Soeur Gabrielle et l’occupation de Clermont-en-Argonne

Premier article pour inaugurer la nouvelle rubrique des « Petites histoires« . Celle-ci vous proposera des histoires ou anecdotes souvent peu connues afin de mieux vous faire découvrir le front d’Argonne et ses spécificités.

Il y a cent ans nous étions en septembre 1914 et les troupes françaises étaient en pleine retraite après les défaites connues sur la frontière belge. L’enthousiasme des premiers jours de combat a disparu lorsque le 2 septembre 1914, les premiers régiments français traversent Clermont-en-Argonne en se dirigeant vers le sud poursuivit par les Allemands.
Dès lors la panique s’empare des habitants qui se préparent à quitter leurs maisons. Avec les colonnes militaires arrivent également les premiers blessés et ces soldats vont chercher du réconfort et des soins auprès des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul qui s’occupent de l’hôpital local. Sœur Gabrielle* est à la tête de cette petite communauté et fait tout son possible pour soigner les hommes.

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Portrait de Sœur Gabrielle – Tableau d’honneur de l’Illustration

Le lendemain, l’exode continue pendant que mes combats s’approchent de la commune. Le maire vient alors voir la religieuse pour lui demander de partir mais lorsqu’elle se présente avec ses quarante-deux vieillards, le chef de convoi refuse d’embarquer tout le monde. Elle décide donc de rester pour s’occuper d’eux et ne fait partir que deux des sœurs âgées de plus de soixante-dix ans. A 20 h 00, les dernières unités françaises passent dans les rues puis un profond silence envahit ces dernières. Sœur Gabrielle regarde alors dehors et aperçoit le soldat Camille Gueret, gisant sur le trottoir. Il est malade et semble être atteint de dysenterie, la religieuse l’installe dans une chambre de l’hôpital et lui prodigue les premiers soins (Camille Gueret survivra à la guerre).

Dans la nuit, les obus commencent à tomber sur le village et Sœur Gabrielle descend ses patients dans les caves pour les protéger. Le 4 septembre 1914, vers 2 h 00 du matin, les allemands entrent dans le Clermont-en-Argonne et fouillent tous les bâtiments. A 5 h 15, ils s’intéressent à l’hôpital, dont ils défoncent la porte et Sœur Gabrielle voit alors entrer trois officiers ennemis. Deux d’entre-eux la menace de leurs revolvers et le dernier lui demande dans un français impeccable :

« Voulons visiter l’hôpital, car l’hôpital de Clermont appartient maintenant à l’Allemagne. »

Gardant son sang-froid, elle lui annonce que les derniers militaires français étaient partit la veille et qu’elle accepte de soigner les soldats allemands qui lui seront envoyés. Après avoir demandé aux officiers de baisser leurs armes, elle leurs fait visiter le bâtiment. En arrivant devant la pièce où est installé le soldat Gueret, elle propose aux allemands d’entrer, mais ils refusent en voyant l’écriteau « Fièvre Typhoïde, très contagieux » fixé sur la porte.
A la fin de l’inspection, les officiers décident d’utiliser le bâtiment pour soigner leurs blessés, mais ils laissent à Sœur Gabrielle quelques salles pour ses vieillards. Dans les heures qui suivent, l’hôpital se remplit de blessés et des infirmiers militaires allemands, placé sous la direction d’un Major-Chef viennent aider la religieuse dans son travail.
Le lendemain dans la soirée, un incendie se déclare dans les ruines du village, mais les canalisations d’eaux ayant été détruites par les bombardements, les pompes à incendie n’ont pas la pression nécessaire pour fonctionner. Le Colonel allemand rassure la religieuse, il protègera l’hôpital. A la nuit, les flammes qui ont gagnée la gendarmerie voisine mettent Sœur Gabrielle en émoi. L’officier arrive pour la rassurer, mais elle réagit vivement et lui fait toucher le mur brûlant en lui disant :

« Je comptais sur la parole donnée en tant qu’officier. Je vois qu’en Allemagne, il n’en est pas ainsi. »

Piqué au vif, l’officier donne l’ordre à ses pionniers de tout faire pour arrêter le feu. Ils commencent par retirer les poutres en train de brûler, puis ils font sauter à la mine les murs qui menacent l’hôpital avant d’arroser la façade exposée aux flammes avec les réserves d’eau de la buanderie. Le lendemain matin, l’incendie est maîtrisé.

Clermont hopital1

Les ruines de Clermont-en-Argonne, l’hôpital n’est pas visible sur la photographie mais il se situe hors champ en bas à droite

Le 6 septembre, un coup de feu (probablement allemand) retentit dans le village et met les allemands en alerte. Il semble venir des bois de la Côte Sainte-Anne et le Colonel se précipite vers l’hôpital pour retrouver Sœur Gabrielle. Il menace de la fusillé si elle ne livre pas le coupable immédiatement, mais elle affirme n’être au courant de rien. On l’emmène alors de force dans la cour où l’officier organise son exécution. Un peloton de douze soldats s’aligne et la met en joue mais, face aux négations de la religieuse, il abandonne. Il lui annonce qu’elle sera fusillée le lendemain à 7 h 00, mais en attendant Sœur Gabrielle retourne soigner les soldats allemands de l’hôpital. Ce dévouement pour les malades, lui sauve la vie puisque les allemands n’attendaient qu’un prétexte pour la passer par les armes.

Pendant toute l’occupation du village, Sœur Gabrielle subie des menaces de la part de l’ennemi, mais jamais elle ne laissera un homme blessé sans soins.

Le 13 septembre, des régiments allemands reviennent à Clermont-en-Argonne par la route de Bar-le-Duc et traversent le village sans même s’arrêter. L’espoir renaît pour Sœur Gabrielle et ses vieillards, les français viennent de remporter la bataille de la Vaux-Marie et ils repoussent les armées allemandes vers le nord. Dans la journée, le bruit des canons retentit à nouveau dans les environs du village et l’humeur des occupants s’en ressent. Dans la soirée, ils trouvent vingt-cinq blessés français enfermés dans une salle de l’école et qui n’ont reçu aucuns soins depuis plusieurs jours. Sœur Gabrielle en est informée et elle décide d’aller les voir. Le Colonel prétend qu’ils ont tous la gangrène et qu’ils sont insoignables, mais devant l’insistance de la religieuse il cède. Lorsqu’elle arrive à l’école l’odeur est insupportable et elle compte trois cadavres en train de se décomposer parmi les vingt-cinq français malades.

Dans la nuit du 13 au 14 septembre, la traversée du village par les colonnes allemandes en retraite s’intensifie sous une pluie battante. Les fuyards cherchent des abris dans les ruines et bientôt ils renversent leurs camarades chargés de garder l’entrée de l’hôpital pour y pénétrer.

Au matin du 14 septembre 1914, le village se vide à nouveau, mais ce sont les allemands qui fuient désormais. La tension dans leurs rangs est palpable et lorsque le Colonel vient la voir en la menaçant à nouveau avec son revolver, elle lui offre un café. Il descend alors de son cheval, boit la tasse et remonte à cheval pendant que la religieuse lui dit :

« Alors, merci à vous, à vous revoir. Adieu »

Vers 9 h 00, quatre Uhlans (cavaliers allemands) viennent lui demander à boire avant de s’engager sur la route de Bar-le-Duc. Après quelques centaines de mètres, ils sont pris sous le feu des éclaireurs français et font demi-tour. Ces cavaliers seront les derniers allemands à traverser Clermont-en-Argonne avant que les français ne libèrent le village.

Clermont-en-Argonne est libéré et Sœur Gabrielle décide de mettre son hôpital à la disposition des armées françaises. Pendant quatre années, elle soignera des soldats blessés ou malades. L’hôpital, un des rares bâtiments encore intacts du village, sera pour les Poilus comme un phare dont la religieuse était la lumière.

Clermont hopital

Hôpital de Sœur Gabrielle peu après la guerre

Le 4 décembre 1914, Sœur Gabrielle est citée à l’ordre de la III° Armée et elle est décorée de la Croix de Guerre 1914-1918 avec palme de bronze. Le Ministre de la Guerre Millerand, l’élèvera au rang de Chevalier de la Légion d’Honneur avec une nouvelle citation le 10 septembre 1916 :

« Madame Marie Rosnet, en religion Sœur Gabrielle, Supérieure de la communauté des Sœurs de Saint Vincent de Paul attachée à l’Hospice de Clermont-en-Argonne. Titres exceptionnels : A fait preuve depuis le début de la guerre d’un courage et d’un sang-froid exemplaire. A sauvé dans des circonstances critiques de nombreux soldats français malades ou blessés. A été pour le service de santé une collaboratrice aussi précieuse par ses qualités techniques d’infirmières que pas ses qualités d’initiatives courageuses. Exemple de bravoure et d’inébranlable confiance. A déjà été cité l’ordre de l’Armée. »

Cette décoration lui sera remise, sept jours plus tard, par le Président Raymond Poincaré lui même.

Un document retrouvé aux Archives Départementales de la Meuse et écrit de la main de Sœur Gabrielle nous permet de mettre un nom sur les civils qui ont vécu à l’hôpital avec elle pendant la guerre. En voici la transcription :

« L’hôpital ayant été militarisé depuis le début des hostilités nous n’avons gardé pour nos vieillards que les 2 dortoirs d’hommes et de femmes. Les lits au 1° dortoir (H) au nombre de 14 sont tous occupés par 8 vieillards valides et 6 malades civils. Les lits au 2° dortoir (F) au nombre de 20 sont tous occupés par 13 femmes valides et 7 femmes malades.
Il m’est difficile de remplir d’après ces ….. (mot illisible) le petit tableau très facile à remplir en temps de paix. »


Ce message est suivi d’une liste de noms :

« Bonard, Haros, Claude Jacquemet, Nicolas Giré, Larbie, Émile Claude, Christian, Champion, M. Dolisy, M. Jolibois, M. Paupette, M. Monnet, M. Habrant, M. Lanternier.

M. Marianne Hussenot, Colinet, Graft, Dubois, Tiebaut, Habrant, Jamain, Gervaise, Florence Élie, Prunier, M. Remy, M. Lorin Anna, M. Gagneur, M. Manolin, Ninie, Thérése, M. Monnet, Monnet,, M. Lemoine, Lemoine, Caron. »

La première série de noms concernent les hommes et la seconde les femmes. Les « M; » précédent les certains d’entre eux doivent indiquer les personnes malades.

A la fin de la guerre, Sœur Gabrielle est toujours la Supérieure de la communauté des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul de Clermont-en-Argonne. Se sentant fatiguée, en septembre 1927, elle demande à faire une retraite à la maison mère et elle rejoint le couvent des Filles de la Charité, Rue du Bac à Paris. Elle y décède le 19 septembre 1927 à l’âge de 56 ans.

A l’annonce sa disparition, l’émotion est grande dans Clermont-en-Argonne et les habitants obtiennent que sa dépouille soit inhumée dans le cimetière du village auprès de ses Sœurs.

L’enterrement a lieu le 24 septembre 1927, en présence d’une foule de notables parmi lesquels l’Évêque de Verdun, le Maire du village, le Général Valdant, qui a commandé une Brigade en Argonne au début de la guerre ou encore le Sous-préfet de Verdun.

Coordonnées G.P.S. de la sépulture : N 49° 06′ 08,0″ – E 005° 04′ 10,8″

Tombe

Caveau des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul de la communauté de Clermont-en-Argonne – Cimetière communal de Clermont-en-Argonne

Soeur Gabrielle

Inscription de Sœur Gabrielle sur le caveau

Sœur Gabrielle repose aujourd’hui dans le caveau de la communauté des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul de Clermont-en-Argonne, à seulement quelques pas du carré militaire où repose encore de nombreux soldats morts dans son hôpital.

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Carré militaire de Clermont-en-Argonne

Si vous voulez en apprendre encore d’avantage sur Sœur Gabrielle, je vous renvoie vers le blog Argonne 14-18 qui est rédigé par une de mes bonnes connaissances. Il consacre une rubrique entière à la religieuse avec de nombreux documents.

En ce qui concerne, le bâtiment de l’hôpital de Clermont-en-Argonne, il existe encore aujourd’hui, mais il a été transformé en logements il y a quelques années.

Chapelle

Chapelle de l’hôpital

Hopital

Hôpital de Clermont-en-Argonne de nos jours

Juste à côté de l’hôpital se trouve une petite chapelle dans laquelle une plaque commémorative et plusieurs vitraux rappelle le dévouement de la religieuse Clermontoise pour les soldats français.

Coordonnées G.P.S. de la Chapelle : N 49° 06′ 20,1″ – E 005° 04′ 19,4″

Plaque commémorative

Plaque commémorant le dévouement de Sœur Gabrielle

Vitrail 2

Petit vitrail au dessus des portes de la chapelle avec le portrait d’un médecin militaire décoré de la Croix de Guerre

Vitrail 1

Vitrail à droite de l’entrée en mémoire du Maréchal-des-Logis Louis Cordier soigné à l’Hôpital de Clermont-en-Argonne et mort le 5 septembre 1918.

Vitrail 3

Vitrail à gauche de la porte montrant Sœur Gabrielle en train de veiller sur le Lieutenant Jean-Baptiste Jouët-Pastré qui a été blessé le 29 septembre 1914. Il est mort le 30 septembre 1914.

Voici un complément d’informations sur la blessure et le décès du Lieutenant Jean-Baptiste Jouët-Pastré.

« Le 29 septembre à 6 heures du matin, lors d’une mission de reconnaissance dans le secteur Forêt de Hesse/Vauquois. Debout sur le parapet, pour une mission de reconnaissance, il est grièvement blessé au ventre en sortant de sa tranchée. Il est ramené en automobile à l’Hôpital de Clermont où il arrive à 11 heures; c’est le Docteur Leuret, chirurgien de l’Hôpital Saint-Joseph à Paris, de passage à Clermont ce jour-là, qui l’opère, assisté du Docteur Devraigne, Médecin-Major à l’Ambulance 3/5. L’opération qui dure trois heures est réussie en dépit de la gravité des blessures; l’intestin grêle et le gros intestin sont sectionnés en différents endroits et il a perdu beaucoup de sang.

Veillé par Sœur Gabrielle et ses Sœurs, son état ne fait malheureusement que s’aggraver et il décède le 30 septembre vers 14 heures. »

 

 

L’Argonne à l’heure 14:18, tient à remercier la maison mère des Sœurs de la Charité de Paris, la famille Rosnet , Monsieur Stupp et tout ceux et celles qui ont apportés leur aide et permis d’écrire cet article. Remercions également la mairie de Clermont-en-Argonne pour avoir bien voulu ouvrir la chapelle de l’hôpital.
Merci à Monsieur G. Bigorgne, Président du Comité du Souvenir Français du Canton de Clermont en Argonne pour les informations sur le Lieutenant Jean-Baptiste Jouët-Pastré.

* Soeur Gabrielle, Marie Rosnet de son nom de naissance, voit le jour le 2 janvier 1872 à Saint-Jean-des-Ollières dans le Puy-de-Dôme. Après avoir reçu une éducation religieuse, elle entre chez les Filles de la Charité en 1891 ou elle prend le nom de Soeur Gabrielle. Sa vocation l’amène à Lyon avant de rejoindre les Sœurs de Saint Vincent de Paul de Clermont-en-Argonne. Elle finit par devenir la Supérieure de cette communauté qui soignent les vieillards, les infirmes et les malades de la région. Lorsque la guerre éclate, le 3 août 1914, elle est toujours à la tête de religieuses Clermontoises.

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Une réflexion au sujet de « Soeur Gabrielle et l’occupation de Clermont-en-Argonne »

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