La garance entre mythe et réalité…

Premier article de la rubrique bibliothèque de L’Argonne à l’heure 14:18. Cette dernière, vous permettra de découvrir les livres et les articles parus sur l’Argonne.

Pour l’inaugurer, j’ai choisi de commencer par un article publié dans La Provence et rédigé par une bonne connaissance, Serge Truphémus. Il travaille dans la Sud-Ouest de la France sur divers sujets comme les déboires connus par le XV° Corps d’Armée durant la Grande Guerre. Il a aussi été secrétaire de l’association « Les Poilus du Vaucluse » pendant plusieurs années et fut mon interlocuteur principal pour l’organisation de la conférence que j’ai tenue à Vedène, le 7 novembre 2014, sur les Garibaldiens.

Je me permets donc avec son autorisation de retranscrire son article sur la garance et sa production avant la guerre.

Rouge garance

Mythe tenace

Partir en guerre en 1914, c’est porter une tenue analogue à 1870, dont l’aspect le plus frappant est la couleur rouge garance des pantalons et des képis. Un mythe tenace tient le Midi, plus particulièrement le Vaucluse, comme responsable de cet anachronisme. En 1964 on écrit : « En France on a eu l’aberration de conserver le pantalon rouge pour sauver la culture de la garance dans les départements méridionaux. »1 En 1978 on précise : « Si nos pauvres gars devaient encore porter ces pantalons rouges qui en faisaient des cibles parfaites, c’est à cause des paysans du Midi. Car les producteurs provençaux de garance ont fait pression sur le gouvernement et l’armée afin de ne pas perdre un gagne pain des plus lucratifs..»2 Sur internet on affirmait encore récemment : « C’est pour sauver la culture de la garance, une plante cultivée dans les départements méridionaux (…) que les soldats français seront ainsi vêtus jusqu’en 1915 de l’éclatant pantalon rouge 3

On peut regretter qu’un musée d’Avignon, associant la garance et les commémorations de la Grande Guerre, dans le cadre d’une exposition labellisée centenaire 14-18 intitulée « La garance, une couleur dans le conflit », ce faisant, prenne le risque d’entretenir un mythe toujours tenace et une dommageable confusion.4

Garance vauclusienne

La réalité est pourtant quelque peu… différente ! La garance, cette plante tinctoriale dont on utilise la racine pour obtenir une teinte rouge écarlate, est produite notamment dans la région d’Althen-les-paluds, située entre Carpentras et Avignon. Sa culture y fut développée au milieu du XVII° siècle, par un arménien du nom de Johannès Althonian, dit Jean Althen, la garance faisant bientôt prospérer des terres alluviales jusqu’alors sablonneuses et très pauvres.

Garance

Garance – Rubia tinctorum

Vers 1865 on compte environ 70 moulins à garance et le Vaucluse est alors le plus gros producteur de garance en France. Le Vaucluse produit environ 65% de la garance française, production que l’on trouve aussi dans la région de Castres mais surtout en Alsace. Des chimistes cherchent à remplacer cette plante tinctoriale, onéreuse pour les teinturiers, réussissant à produire de la garancine en utilisant toutefois de la racine naturelle de garance. Vers 1860, Jean-Henri Fabre à découvert que l’on peut même se passer de garance naturelle pour produire la garancine artificielle, un produit entièrement artificiel nommé alizarine. En 1869, les chimistes Berlinois Graebe et Lieberrmann, mettent au point le procédé de synthèse pour produire l’alizarine. Cette découverte provoque rapidement une chute des prix qui menace tout aussi rapidement la production garancière dans le Vaucluse. Des tentatives pour en diversifier l’usage sont dés lors faîtes vers 1880, notamment par Jules-Félix Pernod dans la région d’Avignon, pour produire une gomme puis un engrais à base de garance. Plus original, Auguste Palun échoue à commercialiser du savon, de la lessive et du café de garance. Cette culture est bientôt abandonnée définitivement, les derniers moulins à garance cessent leur activité en Vaucluse vers 1885, soit près de 30 ans avant la guerre. 5

En 1898, 500 tonnes de garance sont encore cultivées dans le Sud-Ouest, quand l’industrie textile utilise 15.000 tonnes d’alizarine. Les pantalons rouges sont teintés avec de l’alizarine importée… d’Allemagne ! 6

Non ! Le pantalon rouge, c’est la France

L’État-major conscient d’un manque de discrétion de la tenue rouge qui n’est plus adaptée à un armement qui ne produit plus autant de nuages de poudres sur les champs de batailles, suite aux missions d’observations sur tous les théâtres de conflits du début du XX° siècle, procède à des essais de tenues moins voyantes, comme le dit Joffre. En 1911, les essais couleur réséda n’ont pas convaincu, cette teinte caca d’oie n’a pas plu. La presse s’insurge face à un abandon du rouge garance traditionnel. L’Illustration pousse la caricature : « Il serait nécessaire d’imaginer pour les soldats une tenue « caméléon » dans une absurde tentative pour harmoniser les uniformes avec les aspects si changeants et variés de la nature. » 7

Des politiques s’y opposent, tel Clémentel rapporteur du budget : « En cherchant à rendre moins visibles, moins brillants nos uniformes actuels, on a donc dépassé le but. Faire disparaître tout ce qui est couleur, tout ce qui donne au soldat son aspect gai, entraînant, rechercher des nuances ternes et effacées, c’est aller à la fois contre le goût français et contre les exigences de la fonction militaire… La transformation radicale de nos alertes petits troupiers en lourds résédas nous paraît une mutilation (…) Le pantalon rouge a quelque chose de national8 Le ministre de la guerre Messimy note dans ses mémoires : « J’ai encore dans l’oreille le cri d’indignation du brave Etienne, ministre de la Guerre, venu devant la commission de l’armée pour justifier des demandes de crédit et nous répondant sur un ton convaincu « Supprimer le pantalon rouge ? Non ! Le pantalon rouge, c’est la France. »»

Contrairement à toutes les autres nations bientôt belligérantes, on attend le 9 juillet 1914 pour voter le principe d’une teinte plus discrète. Nos pioupiou partent à la guerre dans un uniforme obsolète et ridicule, le Kaiser lui-même s’en moque publiquement, mais aux stocks considérables et impossibles à remplacer au pied levé. François Cochet estime cependant qu’il faut aller chercher ailleurs « les causes de la mortalité effrayante des premiers mois de la guerre. », donnant des arguments discutables, sans doute que la question mériterait une étude plus approfondie et convaincante.9

Retenons enfin pour notre part que le pantalon rouge garance d’août 1914, fort de considérations économiques, sentimentales et traditionalistes de l’époque, ne doit rien aux paysans du Vaucluse ou du Midi.

Serge Truphémus

1 – Paris Match, 8 août 1964
2 – Vautravers, La Provence de 1900 à nos jours, Privat, Toulouse, 1978
3 – http://chtimiste.com
4 – Exposition : « De la nature à l’histoire. La garance, une couleur dans le conflit. » Muséum Requien d’Avignon. 1.10.2014 au 28.02.2015
5 – Voir Rampaud Jeanne, Jacques Taurisson, Christophe Monlezun, Jean-pierre Locci AD 84 : 3 PER 99/2003
6 – François Cochet, Idées reçues sur la Première Guerre mondiale, Le cavalier bleu, mars 2014
7 – L’Illustration, 9 décembre 1911
8 – L’Illustration, 9 décembre 1911
9 – François Cochet, Idées reçues sur la Première Guerre mondiale, Le cavalier bleu, mars 2014

 

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