Jules CHEVALIER fusillé le 21 octobre 1914 à Récicourt

Le 21 octobre 1914, les hommes du 6ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied sont réunis dans une pâture aux alentours de Récicourt pour assister à l’exécution de deux de leurs camarades. L’un d’eux était le Chasseur de 2ème Classe CHEVALIER.

Jules Louis Lucien CHEVALIER est le fils de feu Fortuné, cultivateur et son épouse Adèle Rosine, née MAUREL. Il voit le jour le 7 janvier 1881 aux Eyssautiers, un petit hameau de la commune de Saint-Michel 1 dans les Basses-Alpes 2.

Village de Saint-Michel avant la guerre – Collection particulière

En 1902, le jeune homme vit à Marsillargues dans l’Hérault où il est cultivateur. Reconnu apte au service militaire par le conseil de révision de Forcalquier, il arrive le 15 novembre à Grasse pour être incorporé en tant que Chasseur de 2ème Classe au 23ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied. Sa conscription se déroule sans problème jusqu’au 23 septembre 1905, date à laquelle il retourne vivre à son ancienne adresse en ayant obtenu son certificat de bonne conduite.

Caserne du 23ème Bataillon de Chasseurs à Pied à Grasse – Collection particulière

Le 23 novembre 1905, Jules quitte l’Hérault pour aller s’installer au 217 de la rue d’Alésia dans le XIVème arrondissement de Paris. Il déménage quelques semaines plus tard au 42 de l’avenue de Châtillonn 3, avant d’abandonner la capitale pour Alfortville le 6 janvier 1906. A l’été 1909, il doit retourner à la caserne du 23ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied pour effectuer sa première période d’exercice dans la réserve de l’armée d’active. Le 16 février 1910, il emménage à Charenton-le-Pont avant de rejoindre les Chasseurs Grassois pour accomplir une nouvelle période d’exercice en juin.

Le 1er août 1914, comme des milliers d’autres Français, Jules est rappelé par le décret de mobilisation générale et conformément aux instructions figurant dans son livret militaire, il se rend à Grasse. Il arrive à la caserne du 23ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied le 5 août et après avoir été entièrement équipé, il rejoint la région de Touët-de-Beuil 4 où le reste de l’unité surveille la frontière alpine.

Touët-de-Beuil dans les Alpes-Maritimes – Collection particulière

L’Italie ayant choisi la neutralité dès les premiers jours du conflit, le haut commandement décide de redéployer les Chasseurs Grassois dans le nord-est de la France. Le régiment embarque à Nice le 12 août et arrive en gare de Ceintrey dès le lendemain pour se mettre immédiatement à la poursuite d’un ennemi qui va refuser le combat pendant des jours. C’est finalement en arrivant à Dieuze le 19 août que le 23ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied va connaître son baptême du feu, avant de combattre à Gelucourt, Lunéville et Lamath-Xermaménil.

Le 12 septembre, Jules est affecté au 6ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied qui stationne à Vassincourt pour reconstituer ses effectifs après l’éprouvante bataille de la Marne. Deux jours plus tard, l’unité fait mouvement et se diriger vers la rive gauche de la Meuse. Elle arrive le 16 septembre à Cumières-le-Mort-Homme pour tenter de progresser sur l’axe Forges-sur-Meuse – Montfaucon-d’Argonne, mais elle ne tarde pas à se heurter à une forte résistance de l’ennemi. Ne parvenant plus à avancer, elle subit pendant plusieurs jours des bombardements violents, avant d’être relevé. A la fin du mois, Jules et ses camarades vont organiser et défendre les bois de Cheppy, de Malancourt et les environs de Vauquois. Le 30 septembre, la 22ème Compagnie du 6ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied est bombardée vers 15h30 alors qu’elle occupe les positions du Pont des Quatre Enfants. Les Chasseurs Jules CHEVALIER et Pierre ETCHEVERRY quittent les tranchées et disparaissent pendant plusieurs jours.

Jules réintègre son unité le 5 octobre 1914 lorsqu’elle arrive à Brabant-en-Argonne, mais son absence a déjà été signalé au commandement. Le Chasseur est arrêté quelques temps plus tard, puis transféré à Récicourt dans les locaux du quartier général de la 29ème Division d’Infanterie pour y être interrogé dès le 8 octobre. Au cours de son interrogatoire Jules explique que lorsque « les obus tuer et blesser des hommes près de lui […] il se jeta dans le bois, s’y perdit et erra ainsi […], n’osant […] se montrer [par] peur de se trouver dans les lignes allemandes 5 ». En arrivant le 3 octobre en fin d’après-midi à Brabant-en-Argonne, « il se présenta au 24ème Bataillon de Chasseurs dont le Lieutenant-Colonel lui prescrit d’attendre l’arrivée du 6ème Bataillon qui devait avoir lieu dans la nuit du 4 au 5 5 ». A la fin de l’enquête, le Général commandant la 29ème Division d’Infanterie décide de laisser son conseil de guerre permanent statuer sur le sort des Chasseurs Jules CHEVALIER et Pierre ETCHEVERRY. Un tribunal composé du Lieutenant-Colonel TOUPNOT du 55ème Régiment d’Artillerie, du Chef de Bataillon MARTIN du 3ème Régiment d’Infanterie, du Capitaine de Gendarmerie SARLOT de la Prévôté de la Division, du Lieutenant BARTHELEMY du 6ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied et de l’Adjudant LAURENT de la même unité, se réunit le 19 octobre 1914 au quartier général de la division et malgré l’aide du Lieutenant FABREGOUL du 3ème Régiment d’Infanterie pour se défendre, les deux accusés sont reconnus coupable d’abandon de poste et de désertion en présence de l’ennemi. Le conseil de guerre les condamnent à la peine capitale et à verser la somme de 24,80 francs pour s’acquitter des frais de justice.

Récicourt pendant la guerre – Collection Mikaël EMBRY

Le 21 octobre 1914, Jules arrive sous bonne escorte dans une pâture des environs de Récicourt où ses camarades du 6ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied ont été réunis. Placé devant un peloton d’exécution, il est passé par les armes après la lecture de sa condamnation. Sa dépouille à sans doute d’abord été inhumé à Récicourt, mais sa sépulture actuelle reste introuvable. Son décès est finalement transcrit le 16 décembre 1916 à Saint-Michel1, où il figure sur le monument aux morts alors qu’il n’a toujours pas été réhabilité.

1 – La commune s’appelle aujourd’hui Saint-Michel-l’Observatoire
2 – En 1970 les Basses-Alpes sont devenues les Alpes-de-Haute-Provence
3 – Cette avenue s’appelle aujourd’hui Avenue Jean Moulin
4 – La commune s’appelle aujourd’hui Touët-sur-Var
5 – Extrait de l’interrogatoire des Chasseurs Jules CHEVALIER

Sources :
Historique du 6ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied – Bibliothèque Nationale de France – FRBNF41477924
Historique du 23ème Bataillon Alpin de Chasseurs à Pied – Bibliothèque Nationale de France – FRBNF42716580
Dossier de procédure de procès du Chasseurs Jules CHEVALIER et Pierre ETCHEVERRY – Service Historique de la Défense – SHD/GR 11 J 1134

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Quartier des officiers du Reserve Feldartillerie Regiment Nr. 19

Le Reserve Feldartillerie Regiment Nr. 19 arrive en Argonne avec le reste de la 19 Reserve Division en juillet 1916. L’unité installera ses canons dans le Bois de la Gruerie où la 9° Batterie a laissé une trace de son passage.

Les artilleurs de la 9° Batterie du Reserve Feldartillerie Regiment Nr. 19 vont construire non loin de l’entrée du Frenkelstollen tout un complexe d’abris destiné à leurs officiers. Cet ensemble se compose de plusieurs salles souterraines reparties autour d’une cour.

Panorama depuis la cour – Photographie EMBRY M.

Une tranchée menant à la cour dispose encore d’un accès qui est surmonté d’un cartouche.

Cartouche surmontant un ancien accès – Photographie EMBRY M.

Sur celui-ci on peut lire :

OFFIZIERSHEIM
ERBAUT VOM
R.F.A.R. 19
9.(F) BATT.

Quartier des officiers
Construit par
19 Régiment d’Artillerie de Campagne de Réserve
9. (F) Bataillon

Afin de préserver ce vestige, sa localisation exacte ne sera pas divulguée.

Cimetière provisoire de l’Infanterie-Regiment Nr. 30

En plus d’être un immense champ de bataille, le Bois de la Gruerie a également tenu une place importante dans l’organisation de l’armée allemande. En quelques mois, les hommes du Général von Mudra vont complètement remodeler ce massif forestier en y installant des campements et des casernes mais aussi en créant un maillage de routes et de voies ferrés étroites pour désenclaver ce secteur. Ces nouveaux axes de communication étaient principalement utilisés pour amener des troupes, du matériel et des munitions au plus près des lignes de combat tout en facilitant l’évacuation des blessés et des morts vers l’arrière. Les dépouilles des soldats tombés dans le Bois de la Gruerie étaient majoritairement inhumés dans de petits cimetières provisoire situés à seulement quelques kilomètres derrière les premières lignes. Ces corps seront finalement relevés dans les années 1930 pour être transférés vers des nécropoles plus grandes.

Ainsi l’Argonne disposait d’un grand nombre de cimetières provisoires après la guerre et même si aujourd’hui ils sont presque tous désaffectés, un promeneur avertit peut encore en retrouver des traces. Seuls les vestiges de trois anciens cimetières sont encore bien visibles au cœur du Bois de la Gruerie et notamment ceux du cimetière créé par l’Infanterie-Regiment Nr. 30.

Cette unité, casernée à Sarrelouis dans la Sarre (Allemagne), est arrivée sur le front argonnais au début de 1915. Elle combattra dans les tranchées du Bois de la Gruerie pendant près d’un an avant d’être envoyé en Champagne. Au cours de cette période les hommes de l’Oberstleutnant Andrè F. inhumeront leurs camarades aux portes d’un campement dans lequel on peut encore voir une magnifique tranchée bétonnée.

Ce cimetière était initialement entouré de palissades en béton soutenues par des piliers réalisés avec le même matériau. Une partie de cette clôture a survécu jusqu’à nos jours.

État de clôture aujourd’hui – Photographie EMBRY M.

Deux piliers marquent l’ancienne entrée du cimetière. En face de celle-ci on peut encore remarquer un socle qui à sans doute servi de base à un monument aujourd’hui disparu.

Ancien portail d’entrée – Photographie EMBRY M.

Même si plus aucuns corps de soldats allemands ne reposent dans cette enceinte, une stèle se dresse encore miraculeusement au milieu des ruines.

Seule stèle encore debout du cimetière – Photographie EMBRY M.

Elle ne porte plus aucun nom, mais on peut encore trouver quelques des fragments de pierres tombales portant des inscriptions qu’il serait aujourd’hui difficile de comprendre.

Fragment portant des inscriptions – Photographie EMBRY M.

Afin de préserver ce vestige, sa localisation exacte ne sera pas divulguée.

 

Une tranchée bétonnée allemande

Cette tranchée se trouve au beau milieu du Bois de la Gruerie, non loin de deux anciens cimetières allemands aujourd’hui désaffectés.

Vue général de la tranchée – Photographie M. EMBRY

 

Après avoir creusé ce retranchement de campagne, les soldats allemands ont pris soin de le recouvrir d’une mince couche de béton qu’ils ont armés avec un grillage souple.

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Banquette de tir depuis l’intérieur de la tranchée – Photographie M. EMBRY

Situé sur la crête d’un ravin et la tranchée dispose d’une banquette de tir est orientée vers le versant opposé. Bien que remarquable cet ouvrage n’a probablement connu aucun combat puisqu’il se situe dans les arrières allemands à plusieurs kilomètres des premières lignes.

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Banquette de tir – Photographie M. EMBRY

Les intempéries et les racines des arbres abîment petit à petit ce vestige qui finira par disparaître. Cependant sa localisation exacte ne sera pas divulguée afin de permettre sa conservation.

Une centrale électrique au milieu des bois

En 1916, les pionniers allemands de la 10° Kompagnie 2° Reserve Pionier ont construit une centrale électrique qui a subsisté jusqu’à nos jours. Situé au Nord du Bois de la Gruerie, elle alimentait le réseau d’éclairage d’un campement tout proche.

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La centrale électrique se trouve sur le versant d’un ravin – Photographie M. EMBRY

Le bâtiment de forme parallélépipédique est assez simple et s’adosse à la pente d’un ravin. Sa façade ne compte qu’une porte et trois fenêtres débouchant sur deux pièces. Dans l’une d’elle on peut encore découvrir le socle qui accueillait les groupes électrogènes aujourd’hui disparus.

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Intérieur de la centrale électrique – Photographie M. EMBRY

Au-dessus de la porte, les hommes du 2° Reserve Pionier ont réalisé un cartouche qui rappelle l’ancienne fonction de la bâtisse.

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Porte d’entrée de la centrale électrique – Photographie M. EMBRY

On peut y lire :

ELECTR. LICHTCENTRALE
DESSAUER PLATZ.
2. RES PIO. KOMP. 10
AUG. 1916

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Le cartouche – Photographie M. EMBRY

Centrale électrique des lumières
Dessauer Platz
2 Régiment de Pionnier de Réserve 10 Compagnie
Août 1916

Les inscriptions sont quelques peu endommagées, mais restent parfaitement lisibles.

Afin de préserver cet édifice, sa localisation exacte ne sera pas divulguée.

Accident mortel au Neufour

En octobre 1914, le front commence à se stabiliser un peu partout et confronte rapidement les armées à une guerre de siège toujours plus gourmande en hommes, en matériels et en munitions. En plus des problèmes logistiques, les unités combattant en Argonne doivent également faire face à d’autres inconvénients. En effet, comment alimenter régulièrement des positions de combat, dans une région forestière, très mal desservie par les réseaux de communications et dont les infrastructures ne sont pas absolument prévues pour accueillir les milliers de soldats nécessaires à leur défense?

Dans la précipitation des premières semaines de combat, les militaires vont improviser en transformant les villages, désertés par les populations, en véritable casernement et en installant les ambulances des services de santé et les quartiers généraux dans les plus grands édifices ou dans les gares. Les tonnes de munitions et de vivres, qui arrivent tous les jours par trains ou par camions, sont stockées dans des bâtiments civils pas toujours très adaptés à cet usage. Cette activité intense finira par entraîner des accidents dont les victimes viendront encore grossir les pertes significatives causées par les combats de la Haute Chevauchée et du Bois de la Gruerie.

BDIC_VAL_193_205

Relève sur la route qui longe la vallée de la Biesme – BDIC – Fond Valois (VAL 193/205) – Septembre 1916

Avec l’enlisement progressif du conflit, les militaires vont être contraint de réorganiser complètement les quelques kilomètres en arrière des lignes, réquisitionnant les industries locales à l’arrêt depuis le début de la guerre. Ils parviendront ainsi en seulement quelques mois à transformer la vallée de la Biesme en une véritable base logistique capable d’alimenter tout le secteur.

Scierie 13 R.G. en Argonne

Scierie du 13° Génie – Collection EMBRY Mikaël

Le Neufour sera alors utilisé comme cantonnement pour les contingents attendant de monter au front, tandis qu’un bâtiment non loin de l’église sera utilisé par les artilleurs et les sapeurs pour y stocker leurs munitions et leurs explosifs.

Le Neufour - Groupe de soldats 113 R.I.

Groupe de soldat du 113° R.I. au Neufour – Collection EMBRY Mikaël

Fin décembre 1914, le commandement donne l’ordre aux unités occupant le village de construire un réseau de fils de fer, qui sera utilisé pour des essais de destruction. En prévision de ces expériences un bouclier sur roues muni d’un chalumeau oxyacétylénique est livré le 29 décembre et rejoint pour la nuit les 150 obus sphériques pour mortiers de 15, 25 projectiles de cheddite, 100 bombes à mains, 80 fusées éclairantes, 50 projectiles pour mortier Cellerier et des 30 kilogrammes de poudre M.C. 30 déjà stockés dans le dépôt de munitions improvisé. Il doit être utilisé le lendemain pour une démonstration devant un parterre d’officiers.

Le 30 décembre, le village est réveillé vers 8h45 par une violente déflagration. Le magasin derrière l’église vient d’exploser en embrasant les maisons des alentours. Les Français tentent immédiatement de contenir le sinistre, mais il leur faudra lutter pendant plusieurs heures et le soutien des 5°, 6°, 7° et 8° Compagnies Garibaldiennes pour parvenir à éteindre l’incendie.

Le Neufour - Village après l'explosion

Ruines laissées après l’explosion et l’incendie du 30 décembre 1914 – Collection EMBRY Mikaël

Les causes exactes de cet accident restent encore inconnues, mais l’explosion et l’incendie détruiront toute une partie du village. En fin de journée, on dénombre deux sous-officiers, dont un Sergent de la Compagnie 5/3, tués par la détonation et quatorze blessés.

Le Neufour - Vitrail

Vitrail rappelant l’accident du 30 décembre 1914 – Photographie EMBRY Mikaël

Même si les bâtiments détruits n’ont jamais été reconstruit, les traces de l’explosion ont aujourd’hui complètement disparues et seul un vitrail de l’église rappelle l’événement du 30 décembre 1914.

Sources :
Journaux des Marches et Opération de la 10° Division d’Infanterie :
    – Génie – 2 août 1914-31 mars 1915 – 26 N 1161
    – Service de santé divisionnaire – 6 août 1914-31 décembre 1916 – 26 N 28814
    – Parc d’artillerie – 8 août 1914-17 novembre 1915 – 26 N 1038

 

Les fusillés d’Argonne

De tous les sujets touchant à la Grande Guerre, celui des fusillés est sans aucun doute l’un des plus complexes et surtout l’un des plus enclin à la polémique. Avant de nous intéresser à l’histoire de ces derniers durant le conflit et plus particulièrement sur le front Argonnais, commençons par répondre à une question.

C’est quoi un fusillé ?

Il s’agit d’un militaire ayant commis un délit ou un crime civil ou militaire pour lequel la justice prévoit l’application de la peine capitale. Une fois condamné par un tribunal ou un conseil de guerre, le militaire est placé devant un peloton qui se charge de son exécution.

Cette définition simple, l’est en fait un peu trop. Elle permet cependant une bonne entrée en matière, même s’il s’agit d’un sujet aux ramifications très étendues. Il est en effet difficile de classer tous les fusillés avec les mêmes critères, puisque chaque cas est différent. Avant de nous pencher sur les chiffres nationaux et locaux, donnons un cadre à ce thème.

Au début du XX° siècle, toutes les armées du monde disposaient d’une justice militaire chargée de sanctionner les déserteurs et les soldats récalcitrants. Pour condamner ces derniers, les tribunaux et les conseils de guerre s’appuyaient sur le code de justice militaire et l’arsenal de sanctions plus ou moins sévères qu’il mettait à leur disposition. La peine de mort était sans aucun doute la sentence la plus extrême, même s’il ne faut pas oublier que bon nombre de nations européennes appliquaient encore la peine capitale pour certains crimes civils.

Au cours de la Grande Guerre, les belligérants n’ont pas tous appliqué les mêmes mesures face aux insoumis. L’Australie, par exemple, choisira de ne pas les condamner à la peine capitale, puisque ses soldats s’étaient tous engagés volontairement pour venir se battre en Europe ou en Orient. En plus de ces différentes attitudes, il est important de prendre en compte l’évolution des mentalités dans le temps. En effet, avec l’enlisement du conflit, certaines nations, comme la France, vont adapter leur politique de répression. Ainsi les armées tricolores fusilleront plus de soldats entre 1914 et 1915, qu’au cours des trois années suivantes, le commandement ayant compris l’inutilité des exécutions pour maintenir l’ordre et la discipline dans ses rangs.

BDIC - Le Claon - Le Valois - VAL 193-152

Triple exécution au Claon en 1916 – BDIC – Fond Valois (VAL 193/152) – Cl. Docteur X

Aujourd’hui, le travail sur les fusillés français est rendu possible grâce à l’ouverture des archives militaires, mais l’accès à ces fonds soulèvent de nombreuses questions et ouvrent surtout de nouveaux débats sur la réhabilitation partielle ou complète de ces hommes. Les médias se sont également emparés du sujet et ils n’hésitent pas à regrouper tous ces militaires sous l’appellation, parfois erronée, de « fusillé pour l’exemple ».

Ce terme ne concerne que les soldats qui ont été condamnés pour un délit précis et dont l’exécution a été utilisée comme exemple pour garantir l’obéissance de la troupe. Or tous les hommes passés par les armes ne l’ont pas été dans ces conditions, certains ont été condamnés pour espionnage ou pour avoir commis des crimes de droits communs.

Florent-en-Argonne blog

Deux tombes de fusillés au cimetière de Florent-en-Argonne (51) – Photographie E.M.

Le livre du Général André Bach, « Fusillé pour l’exemple – 1914-1915 » paru aux éditions Tallandier en 2003, permettra au grand public de découvrir la condition de ces hommes, mais surtout il donnera un cadre historique à ce sujet. Après lui de nombreux historiens se sont penchés sur les fusillés et en quelques années les publications et les ouvrages se sont multipliés, ce qui nous permet de mieux cerner l’histoire et le parcours de ces militaires relégués à la marge de l’armée et de leur pays.

De nos jours, on estime à 2500 le nombre de condamnations prononcées par les conseils de guerre français au cours de la Grande Guerre. Fort heureusement ces dernières ne furent pas toutes appliquées puisque certains hommes ont pu bénéficier de recours en grâce. Les autres ont vu leur peine remplacée par un séjour en prison, un envoi au bagne ou dans un atelier de travaux public. D’autres ont été envoyés dans des unités disciplinaires, mais ces affectations étaient souvent synonyme d’une mort annoncée.

Si l’on s’en tient aux chiffres présentés par le Général Bach dans son livre, les armées françaises ont exécuté près de 650 hommes pour des crimes et des délits militaires, auxquels il faut encore ajouter une cinquantaine de soldats pour des crimes de droits communs et autant pour espionnage. Le bilan pour la France s’élèverait donc à 740 militaires fusillés, mais là encore il faut relativiser cette somme et la considérer comme un minimum. En effet, certains militaires ont été exécutés sommairement sans véritable procès, parfois même au bord d’une route lors du déplacement d’une unité. Ces cas n’ont laissé quasiment aucunes traces archivistiques, ce qui les rend très difficiles à identifier.

Stat fusillé

Statistiques établies par le Général André Bach dans « Fusillé pour l’exemple 1914-1915 » – Tallandier – 2003

Peu avant l’ouverture du Centenaire de la Grande Guerre, le Service Historique de la Défense a annoncé avoir comptabilisé plus de 1000 militaires exécutés au cours du conflit. Ce chiffre peut paraître impressionnant, mais la France ne fut pas la seule à fusiller ses insoumis. L’Italie a passé par les armes près de 750 soldats, les Anglais ont quant à eux tués environ 330 hommes, alors que l’Allemagne ne fera que 48 exécutions. Ces chiffres très nuancés, montrent bien la quasi généralisation de l’application de la peine capitale tant chez les alliés que chez l’ennemi.

Le front Argonnais, comme tous les autres, a eu son lot d’exécutions et après avoir travaillé sur les fonds d’archives, on peut établir un premier bilan, permettant d’estimer que les pelotons ont fait une petite centaine de victimes dans la région. Ces exécutions ne sont pas uniformément réparties sur le territoire, mais suivent plutôt l’évolution du front. La grande majorité de ces dernières ont cependant eu lieu dans les villages et les campements de l’arrière, même si quelques hommes ont été fusillés à seulement quelques centaines de mètres des tranchées.

carte argonne vierge

Fond de carte F. Wittmann – Synthèse cartographique M. Embry

La majeure partie de ces militaires ont été passés par les armes pour des crimes ou des délits commis dans la région, certains ont été jugés et condamnés pour des méfaits commis dans d’autres secteurs.

Année 1914 :

BERTRAND Pierre Lucien
BIGEREL Albert Constant
BOURGEOIS Auguste Charles
CARDON Georges Alexandre
CHEVALIER Jules Louis Lucien
DELATTRE Michel
DESPRES Alphonse Émile
ETCHEVERRY Pierre
FOQUINO Alexandre
GENON Maurice Ernest
HAUBERT Auguste Eugène
JADOT Lucien
LETURGEZ Ernest Auguste
LOCHE Alfred
MAGNIER Léon Séraphin Maurice
NAUDIN Louis Isidore Marcel
SCHMITT Victor
SEVERIN Maurice David
TERRIER Ernest

Année 1915 :

ALEXANDRE Ernest
BARBELIN Pierre André
BENOIT Louis
BERTOUILLE Félix
BESNARD Toussaint
COHET Gaston Charles Joseph
CREN Henri Pierre
CRISTINI Barthélémy
DENES François Marie
DIZAY Maurice Jules Alfred
DUBOIS René Léon Julien
FLAMME Lucien
FIQUET Jules
LABROSSE Antonin
LANGAREL Louis
LEFEVRE Marcel Théodule Louis
LEGER Pierre Lucien
LEPENANT Louis François
LEROUX Fernand Firmin
LEVIEUX Lucien Jean
LOUCHARD Germeuil Georges
MAILLET Marin Hubert
MORET Jean Auguste
PAISANT Marcel Alexandre Barthélémy
PENVERN François Marie
PEYRICAL Léon François
PROUST Clément Gustave
RAVAULT Georges Louis
ROUX Émile Ferdinand
TALBOT André Saturnin
TERREIZ Émile
UDRON Henri Ernest
VIDAL Albert Louis Jean Victor

Année 1916 :

ALBAUD Eugène Joseph
BERNARD Guillaume
BERTIN Joseph
CORD’HOMME René Louis Ambroise
CROIZE Albert
ERMAN René Auguste
FERRAND Fernand Adrien
HENAFF François Marie
JUIN Armand Théophile
LACROIX Augustin Joseph Maurice
LELACHE Louis Alexandre
LEMAIRE Adolphe Clément
LUIGI Virgo
ROBERT Maurice Léon Auguste Émile

Année 1917 :

CHEMIN Marcel Arsène
LE FRANCOIS Adolphe
LEBOUC Marcel Jules Gilbert
MILLE Henri

Année 1918 :

SIMONNET Eugène

Cette première liste permet de voir que les chiffres locaux sont semblables aux statistiques nationales. Elle permet également de voir l’évolution de la mentalité du commandement local, puisque même si 1915, marque un pic notoire avec 33 exécutions, c’est 1914 qui est l’année la plus meurtrière en Argonne avec 19 fusillés en moins de six mois de guerre.

Vous pourrez bientôt découvrir le résumé de chaque procès ainsi que des informations sur les motifs de condamnation de chaque homme.

L’Argonne à l’heure 14:18 tient à remercier la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine pour l’utilisation de certains documents et Madame F. Wittmann pour son fond de carte.