Les séquelles environnementales laissées par la Grande Guerre

Ce livre propose une approche plutôt singulière de la Grande Guerre. Son auteur, Isabelle Masson-Loodts, une journaliste indépendante belge, a décidé d’y développer son étude sur les séquelles environnementales laissées par les combats du front de l’ouest.

Couverture du livre "Paysage en Bataille"

Couverture du livre « Paysage en Bataille »

En temps normal, je suis plutôt frileux envers ces « nouveaux » études, que je considère souvent comme très superficielles. De mon point de vue, les historiens actuels centrent trop souvent leurs recherches sur de grandes groupes classés suivant des critères plus ou moins larges, mais où le combattant, l’homme qui se trouvait sous l’uniforme est souvent oublié. Lorsque j’ai rencontrer Isabelle, je dois avouer que j’ai été encore plus septique, puisqu’elle met la Grande Guerre à la « sauce » environnementale. Je dois l’avouer, je ne suis pas friand de cette mode actuelle du tout écolo que nous retrouvons dans les médias et qui souvent sert le commerce. Mes recherches m’amènent plus souvent à aborder l’histoire militaro-militaire, mais surtout à étudier la vie des Poilus en tant qu’individu.

Alors comment en suis-je venu à m’intéresser au travail et au livre d’Isabelle ?

Tout a commencé à l’été 2015, lorsque l’auteure m’a contactée pour visiter un secteur bien précis du front Argonnais. Lors de cette première approche, il n’a pas été question de son travail, mais de celui de son père, le Docteur Patrick Loodts. Il est lui aussi passionné par la Grande Guerre, principalement par l’évolution de la médecine au cours de cette période. Il présente une partie de ses recherches sur son site. Cette sortie devait lui permettre de se suivre les traces d’un certain Louis Maufrais, médecin auxiliaire du 94° Régiment d’Infanterie. Après quelques échanges de mails, un rendez-vous est finalement fixé.

A la date prévue, nous nous retrouvons au pied du Tulipier Sanglant de Vienne-le-Château et après des présentations d’usage, nous prenons la route pour rejoindre le petit hameau de La Harazée. Ce sera le départ d’une randonnée pédestre à travers les forêts Argonnaises, mais surtout l’ouverture pour moi d’un nouvel axe d’étude de la Grande Guerre. Notre petit groupe, composé d’Isabelle, de son mari, d’un photographe qui travaille avec elle et de son père Patrick, s’enfonce rapidement dans le Bois de la Gruerie et chemin faisant le médecin m’explique qu’il souhaite particulièrement se rendre à Bagatelle. Il tient à s’imprégner des lieux qu’a connu le jeune Louis Maufrais en arrivant en Argonne, mais surtout il cherche à comprendre le relief et l’organisation si particulière de ce petit front situé entre Verdun et la Champagne.

Les premiers kilomètres nous permettent de faire plus amples connaissances et rapidement j’entame des discussions très « 14-18 » avec Isabelle. Elle m’apprend qu’elle est diplômée en archéologie, domaine dans lequel elle va travaillé pendant près de sept ans. En 2000, elle décide de suivre une irrépressible envie et elle abandonne l’histoire des premiers hommes pour se tourner vers ses contemporains et l’étude de l’environnement qui l’entoure. Son travail journalistique reste cependant très marqué par son cursus initial et elle continuera à s’intéresser à l’histoire, mais contemporaine cette fois. Elle a d’ailleurs coécrit avec son père le livre « La Grande Guerre des soignants. Médecins, infirmiers et brancardiers de la Grande Guerre » qui a été publié en 2009, aux éditions Memogrammes.

Alors que nous traversons grandes futaies et taillis, Isabelle oriente petit à petit la conversation vers son sujet de prédilection.

Les séquelles environnementales de la Grande Guerre!

Dans un premier temps, je suis assez réservé quant à cette approche quelques peu déroutante. Que viennent faire la défense des arbres et de la nature dans l’histoire d’un des conflits majeurs du XX° siècle. Rapidement les discussions sur le biotope local et les combats de la région se mêlent, permettant à Isabelle de me faire voir la Grande Guerre à travers son « regard ». Elle m’explique avoir commencé à étudier ce sujet en 2010 lorsqu’elle a lancée une grande enquête publique baptisée « Paysage en Bataille ». Le but était simple, recenser les sites pollués par les combats et créer une première base de données afin d’étudier les conséquences environnementales actuelles. Dans le même temps, la journaliste a pris son bâton de pèlerin pour arpenter l’ancienne ligne de front entre Ypres et Belfort. Elle va y rencontrer des chercheurs, des membres de l’administration forestière, mais aussi passionnés qui vont l’aider dont son repérage. Après deux ans de travail, elle a récolté assez d’informations pour publier une première série d’articles. Ces derniers lui permettront d’obtenir le soutien du Fond pour le Journalisme. Isabelle peut alors poursuivre son étude et publier le livre « Paysage en Bataille », sorte de premier bilan de son travail. Elle va peu à peu augmenter sa communication et travailler sur la série audio-visuelle « 14-18 Traces et Empreintes », mais aussi sur la série radiophonique « Dernières nouvelles du front », qui seront diffusées pendant l’été 2014 par La Première (RTBF).

Plus nous nous approchons de Bagatelle et plus je m’immerge dans la vision du front d’Isabelle. La première des pollutions évoquées ensemble est celle de l’eau. Avec les millions de munitions tirées au cours des combats, il est tout à fait possible que les nitrates ou autres molécules chimiques aient traversés les sols pour contaminer les nappes phréatiques. Cette eau que nous consommons tout les jours sur l’ancien front vient de ces réservoirs naturels et pourtant même avec les moyens techniques modernes, il est impossible de dire s’ils ont été pollués par ces agents chimiques. Les relevés et autres analyses de l’eau potable sont assez récents, ce qui restreint toute remontée dans le temps et donc toute conclusion. On pourrait croire que ce type d’atteintes à l’environnement se limitent aux zones de combat, mais non! Isabelle me parle d’un cas pollution directe en Belgique. Après les guerres, les démineurs ont ramassés une grande quantité d’obus à gaz sur le champ de bataille, mais ces munitions n’étaient pas « recyclable » à l’époque, alors ils reçurent l’ordre de les immerger en pleine mer. L’oxydation ronge les obus après un siècle passé sous les flots et le gaz qu’ils contiennent sous forme liquide se diffuse encore aujourd’hui dans le milieu maritime. A force de discussions, certaines de mes recherches militaro-militaires prennent un autre sens. Je repense alors à un cas qui a eu lieu dans la région à la fin de l’année 1914 et une bride de journal des marches et opérations me revient en mémoire.

J’explique à Isabelle, qu’un dépôt de munitions a accidentellement sauté le 30 décembre dans le village du Neufour. A ce jour je n’avais résonné qu’en pertes humaines et matériels en mettant inconsciemment de côté une petite information. Après déblaiement du site, les soldats retrouveront des obus sphériques pour mortier de 15 n’ayant pas détoné. Le commandement, les jugeant trop instables, prendra la décision de les faire noyer dans la rivière toute proche. Ces munitions ont polluées le cours d’eau à l’époque et il est tout à fait possible qu’elles continuent à le faire puisque nous ne savons pas si elles ont été enlevées.

En début d’après-midi nous sommes de retour aux véhicules et le petit groupe me remercie de les avoir accompagnés sur le terrain. Nous discutons encore quelques minutes avec Isabelle, qui a réussis à me convaincre du bien fondé de ses recherches. Avant de nous quitter elle m’offre son livre, que je lirais dans les jours qui suivront.

Dans son ouvrage, Isabelle nous propose de la suivre dans sa quête des séquelles laissées par la Grande Guerre sur l’environnement. Elle commence par arpenter sa Belgique natale, d’abord à Ypres pour rencontrer plusieurs autorités et participer au The Last Post, une cérémonie émouvante qui a lieu à la Porte de Menin depuis 1928. Après de longues négociations, elle parvient à obtenir l’autorisation d’entrer dans l’usine de Poelkapelle où les démineurs belges traitent les munitions chimiques des deux dernières guerres. Elle continue ensuite ses recherches dans d’autres secteurs du front, notamment le Chemin des Dames ou l’Alsace. Son enquête l’emmène également à Verdun, où elle croise la route de deux scientifiques allemands, de l’Université Gutemberg de Mayence. Ils étudient la « Place à Gaz » ! Un lieu qui a servi à incinérer près de 200 000 obus chimique au sortir du conflit. Aujourd’hui encore on relève dans cette zone des taux d’arsenic ou de métaux lourds bien supérieurs à la normal, pourtant la population meusienne n’apprendra son existence que très récemment.

En bref, « Paysage en Bataille » vous fera découvrir le Grande Guerre à travers les yeux d’Isabelle Masson-Loodts. Une vision mêlant l’environnement à la vie des combattants de 1914 et l’histoire à l’impact de la actuel de la première grande guerre industrielle que connue la planète.

Si vous voulez de plus amples informations sur le projet « Paysage en Bataille » d’Isabelle Masson-Loodts, vous pouvez consulter sa page Facebook ou son blog. Pour vous procurer le livre « Paysage en Bataille » prenez contact avec la maison d’édition Nevicata.

J’étais médecin dans les tranchées – Louis Maufrais et Martine Veillet

Louis Maufrais

J’étais médecin dans les tranchées – 2 août 1914 – 14 juillet 1919 – Louis Maufrais et Martine Veillet

Paru chez Robert Laffont en octobre 2008, ce livre propose le témoignage rare et passionnant d’un médecin qui a travaillé dans les postes de secours du front. Son récit est accompagné par des photographies réalisées par l’auteur au cours de sa campagne.

Lorsque la guerre éclate, Louis Maufrais, jeune étudiant en médecine à Paris, est mobilisé et il rejoint le camp de Coëtquidan avant de partir avec un groupe de soldats pour renforcer une unité déjà sur le front.

Début 1915, il intègre le 2° Bataillon du 94° Régiment d’Infanterie qui est alors engagé dans le Bois de la Gruerie en Argonne. Pendant ses premiers mois de guerre, le jeune médecin auxiliaire connaîtra les tranchées des secteurs de  Bagatelle, Blanlœil, Marie-Thérèse et Saint-Hubert. Il y soignera ses premiers blessés et sera confronté directement aux horreurs de cette guerre industrielle.

Après l’Argonne, Louis Maufrais suivra son unité dans les tranchées de la Somme, de Verdun et du Chemin des Dames. Tout au long de l’ouvrage, il relate les événements qu’il a vécu, mais aussi les moments de camaraderie avec les hommes de son équipe médicale et les difficultés qu’il a rencontré pour exercer la médecine au plus près des combats.

En 2015, la commune des Islettes (55) a tenue à rendre hommage à ce jeune médecin en nommant sa place principale « Place Louis Maufrais ». Pour l’occasion une cérémonie a été organisée avec la participation de l’école locale, des services de santé militaire et de la descendance.

Un livre à découvrir…

Les Garibaldiens dans L’Union du 21/12/2014

Voici l’article que le journaliste Stephen Thiebault a publié sur les Garibaldiens dans le journal L’Union du 21 décembre 2014.

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Article du 21/12/2014 – Stephen Thiebault – L’Union

Le journaliste a tenu à rendre hommage à ces italiens qui ont formés l’avant-garde de l’Italie. L’article est bon dans son ensemble, malgré quelques petites approximations. Il faut dire que la formation du 4° Régiment de Marche du 1° Étranger est assez complexe à comprendre, entre les problèmes diplomatiques et la période très courte d’existence de cette unité, il n’est pas toujours facile de s’y retrouver.
Saluons tout de même l’initiative mémorielle de Monsieur Thiebault.

Poème « A mon Argonne ! » – Adjudant Babin

Ce poème a été écrit par l’Adjudant Babin appartenant au 41° Régiment d’Infanterie et non au 41° Régiment d’Infanterie Territoriale comme mentionne le document original. En effet, cette dernière unité n’a jamais combattue en Argonne.

A mon Argonne !

I

Depuis que le Germain a foulé notre sol
Et que, pour le guetter, l’avion prend son vol
Je n’entends plus le vent qui mugit dans tes chênes
Et fait courber le front des charmes et des frênes :
Je ne vais plus m’asseoir au fond de ces ravins
Pour goûter la fraîcheur et la paix des matins.

II

Et je ne revois plus tes rendez-vous de chasse
Tes coins marécageux d’où s’enfuit la bécasse
Ni « Fontaine-Madame » ni le beau « Pont d’Argent »
Où les pigeons ramiers roucoulaient tendrement,
Le sauvage Teuton profane ta parure
Et voudrait affaiblir ta robuste nature.

III

Autrefois de Brunswick les sanglants hobereaux
Avaient déjà foulé tes cols et tes coteaux ;
Thermopyles sacrés d’une France nouvelle
Tes jolis défilés aux cimes en dentelle
Avaient vu l’ennemi, à l’orée de tes bois
S’avancer de Verdun sur le vieux sol gaulois.

IV

Kellermann accourut avec ses jeunes troupes
De courtauds, de rustauds, qu’il dispose par groupes ;
Dans un élan sublime, comme les vieux troupiers,
Ils étonnent le monde, ces braves va-nu-pieds.
Au moulin de Valmy, la nation entière
Venait de préparer sa nouvelle frontière.

V

Les nobles héritiers de ces mâles héros,
Des barbares modernes ont fait tourner le dos.
Aujourd’hui dans tes bois ils se couvrent de gloire
Ces guerriers immortels de notre sol meurtri
Et chacun de tes noms redira leur histoire :
Bagatelle, Bolante, et le Four-de-Paris.

VI

Les gars de Normandie et ceux de la Lorraine
Attaquent l’Allemand avec la même haine ;
Sortant de leurs tranchées, sous les casque d’airain
Tous font leur devoir, marchent avec entrain.
L’épopée changera leurs souffrances, leur gloire
Car ils auront peine pour forcer la victoire.

VII

La glaise de « Houyette » formé leurs cagnas
Et à « la Harazée » ils sont dans les villas,
Dans les bois de Grurie et ceux de Courtes-Chausses
Ce n’est pas sous la tente qu’ils vont faire leurs pauses
Ayant pour toit le ciel et les cimes des pins
Sans songer à leurs maux, ils sourient au destin.

VIII

A Cheppy, à Varennes, et dans les bois de Hesse,
Nuit et jour, en hurlant la mort fauche sans cesse,
Et à la « Fille-Morte » une mine a sauté
Répandant tout autour sa lugubre clarté,
Chasseurs et diables noirs, ainsi que des panthères,
Bondissent sur la brèche, … et appellent leurs mères.

IX

La « Haute-Chevauchée » au flanc de tes coteaux
Les reçoit dans ses hêtres et ses sveltes bouleaux,
Et d’un œil exercé, en rampant sur les sentes
Du ravin « St-Hubert », ils ont scruté les pentes ;
L’ennemi découvert, tout près du camouflet.
Regagne son guitoune, au coup de leur sifflet.

X

Annales de l’histoire, dites un jour leur tâche
Qui rappelle nos gloires du lointain moyen-âge,
Car ils ont la vaillance des preux de l’ancien temps
Les fils de notre France, âgés de vingt printemps.
A Vauquois, à Boureuilles, les bourgeois et la plèbe
Se mêlent à l’assaut, … sont unis dans la glèbe.

XI

Où sont tes bûcherons, au solide jarret,
Hôtes toujours fidèles de ton âpre forêt ?
Tes fontaines joyeuses, tes cascades légères
Ne chanteront donc plus au milieu des fougères !
Ne respireront plus le parfum des fraisiers !

XII

J’entrevois ta blessure, je souffre ton martyre,
La douce voix des chênes ne tente plus ma lyre ;
D’une brume de deuil tes grands bois sont voilés.
Et ils ne chantent plus, tes messagers ailés.

… … … … … … … … … … … … … … …
Mais tu trouveras, aux jours de la vengeance,
Ton agreste beauté, sous notre ciel de France.

Adjudant BABIN,
41° Terr. d’Inf.

La garance entre mythe et réalité…

Premier article de la rubrique bibliothèque de L’Argonne à l’heure 14:18. Cette dernière, vous permettra de découvrir les livres et les articles parus sur l’Argonne.

Pour l’inaugurer, j’ai choisi de commencer par un article publié dans La Provence et rédigé par une bonne connaissance, Serge Truphémus. Il travaille dans la Sud-Ouest de la France sur divers sujets comme les déboires connus par le XV° Corps d’Armée durant la Grande Guerre. Il a aussi été secrétaire de l’association « Les Poilus du Vaucluse » pendant plusieurs années et fut mon interlocuteur principal pour l’organisation de la conférence que j’ai tenue à Vedène, le 7 novembre 2014, sur les Garibaldiens.

Je me permets donc avec son autorisation de retranscrire son article sur la garance et sa production avant la guerre.

Rouge garance

Mythe tenace

Partir en guerre en 1914, c’est porter une tenue analogue à 1870, dont l’aspect le plus frappant est la couleur rouge garance des pantalons et des képis. Un mythe tenace tient le Midi, plus particulièrement le Vaucluse, comme responsable de cet anachronisme. En 1964 on écrit : « En France on a eu l’aberration de conserver le pantalon rouge pour sauver la culture de la garance dans les départements méridionaux. »1 En 1978 on précise : « Si nos pauvres gars devaient encore porter ces pantalons rouges qui en faisaient des cibles parfaites, c’est à cause des paysans du Midi. Car les producteurs provençaux de garance ont fait pression sur le gouvernement et l’armée afin de ne pas perdre un gagne pain des plus lucratifs..»2 Sur internet on affirmait encore récemment : « C’est pour sauver la culture de la garance, une plante cultivée dans les départements méridionaux (…) que les soldats français seront ainsi vêtus jusqu’en 1915 de l’éclatant pantalon rouge 3

On peut regretter qu’un musée d’Avignon, associant la garance et les commémorations de la Grande Guerre, dans le cadre d’une exposition labellisée centenaire 14-18 intitulée « La garance, une couleur dans le conflit », ce faisant, prenne le risque d’entretenir un mythe toujours tenace et une dommageable confusion.4

Garance vauclusienne

La réalité est pourtant quelque peu… différente ! La garance, cette plante tinctoriale dont on utilise la racine pour obtenir une teinte rouge écarlate, est produite notamment dans la région d’Althen-les-paluds, située entre Carpentras et Avignon. Sa culture y fut développée au milieu du XVII° siècle, par un arménien du nom de Johannès Althonian, dit Jean Althen, la garance faisant bientôt prospérer des terres alluviales jusqu’alors sablonneuses et très pauvres.

Garance

Garance – Rubia tinctorum

Vers 1865 on compte environ 70 moulins à garance et le Vaucluse est alors le plus gros producteur de garance en France. Le Vaucluse produit environ 65% de la garance française, production que l’on trouve aussi dans la région de Castres mais surtout en Alsace. Des chimistes cherchent à remplacer cette plante tinctoriale, onéreuse pour les teinturiers, réussissant à produire de la garancine en utilisant toutefois de la racine naturelle de garance. Vers 1860, Jean-Henri Fabre à découvert que l’on peut même se passer de garance naturelle pour produire la garancine artificielle, un produit entièrement artificiel nommé alizarine. En 1869, les chimistes Berlinois Graebe et Lieberrmann, mettent au point le procédé de synthèse pour produire l’alizarine. Cette découverte provoque rapidement une chute des prix qui menace tout aussi rapidement la production garancière dans le Vaucluse. Des tentatives pour en diversifier l’usage sont dés lors faîtes vers 1880, notamment par Jules-Félix Pernod dans la région d’Avignon, pour produire une gomme puis un engrais à base de garance. Plus original, Auguste Palun échoue à commercialiser du savon, de la lessive et du café de garance. Cette culture est bientôt abandonnée définitivement, les derniers moulins à garance cessent leur activité en Vaucluse vers 1885, soit près de 30 ans avant la guerre. 5

En 1898, 500 tonnes de garance sont encore cultivées dans le Sud-Ouest, quand l’industrie textile utilise 15.000 tonnes d’alizarine. Les pantalons rouges sont teintés avec de l’alizarine importée… d’Allemagne ! 6

Non ! Le pantalon rouge, c’est la France

L’État-major conscient d’un manque de discrétion de la tenue rouge qui n’est plus adaptée à un armement qui ne produit plus autant de nuages de poudres sur les champs de batailles, suite aux missions d’observations sur tous les théâtres de conflits du début du XX° siècle, procède à des essais de tenues moins voyantes, comme le dit Joffre. En 1911, les essais couleur réséda n’ont pas convaincu, cette teinte caca d’oie n’a pas plu. La presse s’insurge face à un abandon du rouge garance traditionnel. L’Illustration pousse la caricature : « Il serait nécessaire d’imaginer pour les soldats une tenue « caméléon » dans une absurde tentative pour harmoniser les uniformes avec les aspects si changeants et variés de la nature. » 7

Des politiques s’y opposent, tel Clémentel rapporteur du budget : « En cherchant à rendre moins visibles, moins brillants nos uniformes actuels, on a donc dépassé le but. Faire disparaître tout ce qui est couleur, tout ce qui donne au soldat son aspect gai, entraînant, rechercher des nuances ternes et effacées, c’est aller à la fois contre le goût français et contre les exigences de la fonction militaire… La transformation radicale de nos alertes petits troupiers en lourds résédas nous paraît une mutilation (…) Le pantalon rouge a quelque chose de national8 Le ministre de la guerre Messimy note dans ses mémoires : « J’ai encore dans l’oreille le cri d’indignation du brave Etienne, ministre de la Guerre, venu devant la commission de l’armée pour justifier des demandes de crédit et nous répondant sur un ton convaincu « Supprimer le pantalon rouge ? Non ! Le pantalon rouge, c’est la France. »»

Contrairement à toutes les autres nations bientôt belligérantes, on attend le 9 juillet 1914 pour voter le principe d’une teinte plus discrète. Nos pioupiou partent à la guerre dans un uniforme obsolète et ridicule, le Kaiser lui-même s’en moque publiquement, mais aux stocks considérables et impossibles à remplacer au pied levé. François Cochet estime cependant qu’il faut aller chercher ailleurs « les causes de la mortalité effrayante des premiers mois de la guerre. », donnant des arguments discutables, sans doute que la question mériterait une étude plus approfondie et convaincante.9

Retenons enfin pour notre part que le pantalon rouge garance d’août 1914, fort de considérations économiques, sentimentales et traditionalistes de l’époque, ne doit rien aux paysans du Vaucluse ou du Midi.

Serge Truphémus

1 – Paris Match, 8 août 1964
2 – Vautravers, La Provence de 1900 à nos jours, Privat, Toulouse, 1978
3 – http://chtimiste.com
4 – Exposition : « De la nature à l’histoire. La garance, une couleur dans le conflit. » Muséum Requien d’Avignon. 1.10.2014 au 28.02.2015
5 – Voir Rampaud Jeanne, Jacques Taurisson, Christophe Monlezun, Jean-pierre Locci AD 84 : 3 PER 99/2003
6 – François Cochet, Idées reçues sur la Première Guerre mondiale, Le cavalier bleu, mars 2014
7 – L’Illustration, 9 décembre 1911
8 – L’Illustration, 9 décembre 1911
9 – François Cochet, Idées reçues sur la Première Guerre mondiale, Le cavalier bleu, mars 2014