Un Caporal au patronyme célèbre

Le 1° août 1914, la France décrète la mobilisation générale et en un peu plus de dix jours, ce sont près de trois millions d’hommes qui vont rejoindre les casernes. Une fois les régiments formés, ils se dirigent vers les frontières belges et allemandes. Les premières victoires en Lorraine rassurent le haut commandement français, qui croit toujours à une guerre rapide à l’issue favorable. Très vite les choses changent et les défaites s’accumulent un peu partout sur le front, obligeant les armées à battre en retraite. L’ennemi de toujours, l’allemand, pénètre sur le territoire national et repousse les forces tricolores vers le sud et Paris.

Ce repli massif va ébranler le moral des troupes et dans les colonnes, les soldats commencent à s’insurger contre ceux âge de combattre et qui sont encore à l’arrière. Le phénomène va s’aggraver avec l’enlisement du conflit et la stabilisation du front, les soldats ne tardent pas à parler de « planqués » pour désigner ces nantis, ces notables ou ces aristocrates qui profitent de leurs relations pour ne pas aller au feu ou pour occuper des postes dans des unités non combattantes ou des états-majors loin à l’arrière. Cette haine des planqués va conduire les Poilus à dénigrer un corps militaire en particulier, la prévôté. Bon nombre d’entre eux pensent que les gendarmes sont tout juste bon à placarder des affiches, à chasser les déserteurs ou à leur causer des problèmes. En réalité beaucoup de prévôtaux se ont quitté leurs fonctions, au début de la Grande Guerre pour rejoindre des unités combattantes et la Gendarmerie, comme les autres corps militaires, subira de lourdes pertes.

Malgré ces quelques cas et les rumeurs qui ont circulé dans les tranchées, comment oublier le sacrifice du Lieutenant Robert de Courson de la Villeneuve ou celui du Soldat Collignon. Le premier était haut fonctionnaire et le second appartenait à une vieille famille noble et pourtant tous les deux ont été tués au cours des premiers mois de guerre en Argonne. Ces cas se trouvent sur toute la ligne de front et prouvent l’engagement massif des français et ce quelque soit leur classe sociale.

En quittant Vienne-le-Château en direction de Servon-Melzicourt, un alignement de trois cénotaphes se dessine le long de la route départementale n°266. Ils honorent la mémoire de trois sous-officiers et d’un Caporal. Le premier est dédié à Marcel Paul Etienne Karcher, Sergent du 3° Régiment du Génie, tué le 5 janvier 1915. Le dernier est quant à lui consacré à deux hommes du 91° Régiment d’Infanterie, le Sergent Philippe Gustave Victor Joseph Jacquemard et le Sergent Major Maurice Vital Coucke. Ils sont tombés ensemble le 28 septembre 1914 dans les combats autour de Servon.

Citroën plan large - E.M.

Deux cénotaphes au bord de la R.D. 266

La dernière stèle porte cette inscription :

Pieux souvenir
A la
mémoire
de
BERNARD CITROEN
Caporal
Au 51 Régiment d’Infanterie
Tué à l’ennemi
Dans ce voisinage
Le 9 octobre 1914
A l’age de 39 ans

Citroën plan serré - E.M.

Stèle en mémoire du Caporal Bernard Citroën

Coordonnée G.P.S. : N 49° 12′ 16,9″ – E 004° 53′ 03,4″

Fils du diamantaire néerlandais Lévie Citroën, immigré en France en 1873 et de Masza Kleinmann, une polonaise originaire de Varsovie, Bernard voit le jour le 21 juillet 1875 à Paris. Avec ses deux frères cadets, Hugues et André, il vit paisiblement dans le 9° Arrondissement de Paris. Le 16 septembre 1884, son père se suicide après avoir fait un mauvais investissement financier et c’est son épouse, Masza, qui reprend l’affaire familiale et assure la survie de la fratrie Citroën. Au cours de leur enfance, Bernard et André deviennent très proches, même le premier se passionne pour les arts et la musique et le second se tourne plutôt vers les sciences et l’ingénierie.

En octobre 1898, André entre à l’École Polytechnique et deux ans plus tard, au cours de vacances dans sa famille polonaise, il découvre un système engrenage innovant. Il décide alors d’en racheter la licence de fabrication aux russes, mais ce n’est qu’après avoir terminé sa dernière année d’étude et les deux ans de service militaire obligatoire, qu’il peut enfin commencer sa carrière d’industriel en travaillant sur les engrenages à chevrons. Pendant ce temps, Bernard fréquente les soirées mondaines et les milieux artistiques parisiens.

André Citroën

André Citroën en tenue d’élève de l’École Polytechnique

Les deux frères finissent par s’installer ensemble dans un appartement au 21, Rue d’Aumale à Paris et André convint son aîné de travailler avec lui dans l’industrie. En 1904, ils déposent un brevet sur le perfectionnement des montages et fermetures des vêtements de fourrure, mais le monde industriel n’est pas fait pour Bernard, qui va rapidement revenir à sa première passion. Il ouvrira, un peu avant la guerre, le Sans-Souci, un « thé dancing » dans la Rue de Caumartin à Paris.

Le 1° août 1914, Hugues, André et Bernard sont mobilisés et bien qu’ayant des racines néerlandaises, ils sont honorés de pouvoir défendre la France. Les deux cadets intègrent la même unité d’artillerie, mais Bernard est réformé à cause de son asthme. Il décide malgré tout de s’engager volontairement et il rejoint finalement le 51° Régiment d’Infanterie avec le grade de Caporal. Le hasard a voulu que les trois Citroën se retrouvent réunis au sein de la IV° Armée du Général Langle de Cary.

D’abord engagé dans les Ardennes belges, 51° Régiment d’Infanterie finit par se replier vers le Nord Meusien et continue sa retraite jusqu’à Possesse. Après la première bataille de la Marne, le régiment repousse les allemands jusqu’à la ligne Vienne-le-Château – Servon-Melzicourt et pendant plusieurs semaines, Bernard va se battre en Argonne.

Le 5 octobre 1914, une partie des soldats du 51° Régiment d’Infanterie se trouvent au Rond Champ, à la Placardelle, à la Renarde et à la Seigneurie pendant que d’autres organisent des tranchées dans le secteur. L’unité quitte ses cantonnements le lendemain, vers 20h00, pour relever le 91° Régiment d’Infanterie. Le 3° Bataillon se place en réserve à Vienne-le-Château et les 1° et le 2° Bataillons profitent de la nuit pour se déployer entre la Côte 176 et la route de Servon. Le 7 octobre les soldats sont occupés à améliorer leurs positions lorsqu’en fin d’après-midi l’infanterie ennemies déclenchent son assaut. Repoussés, ils recommencent le lendemain et blesse mortellement un officier du régiment, mais sans parvenir à pénétrer dans les tranchées françaises.

Le 9 octobre 1914, les hommes du 51° Régiment d’Infanterie continuent leurs travaux et subissent des jets de pétards et de grenades dans la journée. Le Caporal Bernard Citroën est tué au cours de cette journée.

Fiche  » Mort pour la France « 

Après son décès, Bernard sera décoré de la Médaille Militaire et de la Croix de Guerre avec palme, grâce à une citation à l’ordre de la IV° Armée :

« Citroën Bernard, Caporal au 51ème d’Infanterie, Engagé pour la durée de la guerre à l’âge de 39 ans, quoique réformé antérieurement, a demandé à venir sur le front dans un régiment actif. S’est toujours fait remarquer par son entrain, son dévouement et sa bravoure. A été tué le 9 octobre 1914 en allant porter secours à un de ses hommes blessé en avant des tranchées. »

André est informé du décès de Bernard le 15 octobre 1914 et il fera érigé cette stèle après la guerre.

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