Les séquelles environnementales laissées par la Grande Guerre

Ce livre propose une approche plutôt singulière de la Grande Guerre. Son auteure, Isabelle Masson-Loodts, une journaliste indépendante belge, a décidé d’y développer son étude sur les séquelles environnementales laissées par les combats du front de l’ouest.

Couverture du livre "Paysage en Bataille"

Couverture du livre « Paysage en Bataille »

En temps normal, je suis plutôt frileux envers ces « nouvelles » études, que je considère souvent comme très superficielles. De mon point de vue, les historiens actuels centrent trop souvent leurs recherches sur de grandes groupes classés suivant des critères plus ou moins larges, mais où le combattant, l’homme qui se trouvait sous l’uniforme est souvent oublié. Lorsque j’ai rencontrer Isabelle, je dois avouer que j’ai été encore plus septique, puisqu’elle met la Grande Guerre à la « sauce » environnementale. Je dois l’avouer, je ne suis pas friand de cette mode actuelle du tout écolo que nous retrouvons dans les médias et qui souvent sert le commerce. Mes recherches m’amènent plus souvent à aborder l’histoire militaro-militaire, mais surtout à étudier la vie des Poilus en tant qu’individu.

Alors comment en suis-je venu à m’intéresser au travail et au livre d’Isabelle ?

Tout a commencé à l’été 2015, lorsque l’auteure m’a contactée pour visiter un secteur bien précis du front Argonnais. Lors de cette première approche, il n’a pas été question de son travail, mais de celui de son père, le Docteur Patrick Loodts. Il est lui aussi passionné par la Grande Guerre, principalement par l’évolution de la médecine au cours de cette période. Il présente une partie de ses recherches sur son site. Cette sortie devait lui permettre de se suivre les traces d’un certain Louis Maufrais, médecin auxiliaire du 94° Régiment d’Infanterie. Après quelques échanges par mails, un rendez-vous est finalement fixé.

A la date prévue, nous nous retrouvons au pied du Tulipier Sanglant de Vienne-le-Château et après les présentations d’usage, nous prenons la route pour rejoindre le petit hameau de La Harazée. Ce sera le départ d’une randonnée pédestre à travers les forêts Argonnaises, mais surtout l’ouverture pour moi d’un nouvel axe d’étude de la Grande Guerre. Notre petit groupe, composé d’Isabelle, de son mari, d’un photographe qui travaille avec elle et de son père Patrick, s’enfonce rapidement dans le Bois de la Gruerie et chemin faisant le médecin m’explique qu’il souhaite particulièrement se rendre à Bagatelle. Il tient à s’imprégner des lieux qu’a connu le jeune Louis Maufrais en arrivant en Argonne, mais surtout il cherche à comprendre le relief et l’organisation si particulière de ce petit front situé entre Verdun et la Champagne.

Les premiers kilomètres nous permettent de faire plus amples connaissances et rapidement j’entame des discussions très « 14-18 » avec Isabelle. Elle m’apprend qu’elle est diplômée en archéologie, domaine dans lequel elle va travailler pendant près de sept ans. En 2000, elle décide de suivre une irrépressible envie et elle abandonne l’histoire des premiers hommes pour se tourner vers ses contemporains et l’étude de l’environnement qui l’entoure. Son travail journalistique reste cependant très marqué par son cursus initial et elle continuera à s’intéresser à l’histoire, mais contemporaine cette fois. Elle a d’ailleurs coécrit avec son père le livre « La Grande Guerre des soignants. Médecins, infirmiers et brancardiers de la Grande Guerre » qui a été publié en 2009, aux éditions Memogrammes.

Alors que nous traversons grandes futaies et taillis, Isabelle oriente petit à petit la conversation vers son sujet de prédilection.

Les séquelles environnementales de la Grande Guerre!

Dans un premier temps, je suis assez réservé quant à cette approche quelques peu déroutante. Que viennent faire la défense des arbres et de la nature dans l’histoire d’un des conflits majeurs du XX° siècle. Rapidement les discussions sur le biotope local et les combats de la région se mêlent, permettant à Isabelle de me faire voir la Grande Guerre à travers son « regard ». Elle m’explique avoir commencé à étudier ce sujet en 2010 lorsqu’elle a lancé une grande enquête publique baptisée « Paysage en Bataille ». Le but était simple, recenser les sites pollués par les combats et créer une première base de données afin d’étudier les conséquences environnementales actuelles. Dans le même temps, la journaliste a pris son bâton de pèlerin pour arpenter l’ancienne ligne de front entre Ypres et Belfort. Elle va y rencontrer des chercheurs, des membres de l’administration forestière, mais aussi passionnés qui vont l’aider dans son repérage. Après deux ans de travail, elle a récolté assez d’informations pour publier une première série d’articles. Ces derniers lui permettront d’obtenir le soutien du Fond pour le Journalisme pour poursuivre son étude et publier le livre « Paysage en Bataille », sorte de premier bilan de son travail. Elle va peu à peu augmenter sa communication et travailler sur la série audio-visuelle « 14-18 Traces et Empreintes », mais aussi sur la série radiophonique « Dernières nouvelles du front », qui seront diffusées pendant l’été 2014 par La Première (RTBF).

Plus nous nous approchons de Bagatelle et plus je m’immerge dans la vision du front d’Isabelle. La première des pollutions évoquées ensemble est celle de l’eau. Avec les millions de munitions tirées au cours des combats, il est tout à fait possible que les nitrates ou autres molécules chimiques aient traversé les sols pour contaminer les nappes phréatiques. Cette eau que nous consommons tous les jours sur l’ancien front vient de ces réservoirs naturels et pourtant même avec les moyens techniques modernes, il est impossible de dire si ils ont été pollués ou non par ces agents chimiques. Les relevés et autres analyses de l’eau potable sont assez récents, ce qui restreint toute remontée dans le temps et donc toute conclusion. On pourrait croire que ce type d’atteintes à l’environnement se limitent aux zones de combat, mais non! Isabelle me parle d’un cas pollution directe en Belgique. Après les guerres, les démineurs ont ramassés une grande quantité d’obus à gaz sur le champ de bataille, mais ces munitions n’étaient pas « recyclable » à l’époque, alors ils reçurent l’ordre de les immerger en pleine mer. L’oxydation a rongé les obus et après près d’un siècle passé sous les flots, le gaz qu’ils contiennent sous forme liquide se diffuse petit à petit aujourd’hui dans le milieu maritime. A force de discussions, certaines de mes recherches militaro-militaires prennent un autre sens. Je repense alors à un cas qui a eu lieu dans la région à la fin de l’année 1914 et une bride de journal des marches et opérations me revient en mémoire.

J’explique à Isabelle, qu’un dépôt de munitions a accidentellement sauté le 30 décembre dans le village du Neufour. A ce jour je n’avais résonné qu’en pertes humaines et matériels en mettant inconsciemment de côté une petite information. Après déblaiement du site, les soldats retrouveront des obus sphériques pour mortier de 15 n’ayant pas explosés. Le commandement, les jugeant trop instables, prendra la décision de les faire noyer dans la Biesme toute proche. Ces munitions ont pollué le cours d’eau à l’époque et il est tout à fait possible qu’elles continuent à le faire puisque nous ne savons pas si elles ont été enlevées.

En début d’après-midi nous sommes de retour aux véhicules et le petit groupe me remercie de les avoir accompagnés sur le terrain. Nous discutons encore quelques minutes avec Isabelle, qui a réussis à me convaincre du bien fondé de ses recherches. Avant de nous quitter elle m’offre son livre, que je lirais dans les jours qui suivront.

Dans son ouvrage, Isabelle nous propose de la suivre dans sa quête des séquelles laissées par la Grande Guerre sur l’environnement. Elle commence par arpenter sa Belgique natale, d’abord à Ypres pour rencontrer plusieurs autorités et participer au The Last Post, une cérémonie émouvante qui a encore lieu de nos jours à la Porte de Menin et ce depuis 1928. Après de longues négociations, elle parvient à obtenir l’autorisation d’entrer dans l’usine de Poelkapelle, où les démineurs belges traitent les munitions chimiques des deux dernières guerres. Elle continue ensuite ses recherches dans d’autres secteurs du front, notamment le Chemin des Dames et l’Alsace. Son enquête l’emmène également à Verdun, où elle croise la route de deux scientifiques allemands, de l’Université Gutemberg de Mayence. Ils étudient la « Place à Gaz » ! Un lieu qui a servi à incinérer près de 200 000 obus chimique au sortir du conflit. Aujourd’hui encore on relève dans cette zone des taux d’arsenic ou de métaux lourds bien supérieurs à la normale, pourtant la population meusienne n’a appris son existence que très récemment.

En bref, « Paysage en Bataille » vous fera découvrir le Grande Guerre à travers les yeux d’Isabelle Masson-Loodts. Une vision mêlant l’environnement à la vie des combattants de 1914 et l’histoire à l’impact actuel de la première grande guerre industrielle que connue la planète.

Si vous voulez de plus amples informations sur le projet « Paysage en Bataille » d’Isabelle Masson-Loodts, vous pouvez consulter sa page Facebook ou son blog. Pour vous procurer le livre « Paysage en Bataille » prenez contact avec la maison d’édition Nevicata.

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Le long voyage d’un crucifix

Après l’entrée en guerre des États-Unis le 6 avril 1917, des milliers de bateaux accostent en Europe pour débarquer près de deux millions de Sammies. Ces nouveaux soldats sont immédiatement dirigés vers des camps où les Français et les Anglais se chargent de leur instruction, puisque le service militaire n’existe pas outre-Atlantique. Petit à petit, les divisions américaines sont engagées sur le front de l’ouest pour aider les alliés dans leurs grandes offensives. Les Américains participeront ainsi à la Deuxième Bataille de la Marne entre mai et août 1918, puis à la libération du saillant de Saint-Mihiel avant d’être déployés dans le secteur de Verdun.

Le haut commandement réfléchit depuis plusieurs semaines à un vaste plan offensif pour soulager Verdun et relancer la guerre de mouvement en repoussant l’ennemi vers le nord. Le terrain choisit pour cette assaut est situé dans un secteur à l’ouest de la place forte et qui est réputé calme depuis plusieurs mois, l’Argonne.

L’opération sera menée conjointement par la IVème Armée française, du Général Gouraud et la 1ère Armée américaine du Général Pershing. Les troupes françaises établiront leur tête d’assaut dans la vallée de l’Aisne et progresseront vers le nord en longeant celle-ci, tandis que les Sammies exécuteront la même manœuvre dans la vallée de l’Aire à l’est.

En prévision de cette offensive, d’importants moyens humains et matériels sont acheminés en Argonne, repeuplant ainsi les villages et les camps de la région. Courant septembre des unités de blindés françaises et américaines débarquent dans les gares locales et stationnent à l’arrière en attendant l’ordre de départ.

Carcasses blindées

Carcasses de blindées après l’attaque Meuse-Argonne – Collection E.M.

Le 24 septembre 1918, les 2075 hommes du 110th Infantry Regiment sont déployés dans les environs de Neuvilly-en-Argonne. Le Lieutenant-Colonel Edward Martin, commandant le régiment et son état-major s’installe son poste de commandement à la ferme d’Abancourt pendant que l’infirmerie de l’unité prend ses quartiers dans l’église du village.

Château d'Abancourt

Le château d’Abancourt a été détruit au début de la guerre – Collection E.M.

Toute l’Argonne s’embrase le 26 septembre 1918, lorsque le Grand Quartier Général déclenche l’offensive Meuse Argonne!

En quelques heures, un impressionnant dispositif d’assaut se met en branle et écrase les tranchées ennemies sous un feu puissant.Les Allemands sont rapidement contraint de reculer face à cette déferlante d’obus et de combattants que même les mitrailleuses ne semblent pouvoir arrêter. Les premiers blessés arrivent bientôt à l’arrière et dans le secteur de Neuvilly-en-Argonne, ils convergent vers l’église où les attendent les infirmiers du 110th Infantry Regiment dont un jeune Kansasais de 22 ans, Alfred Hayes. Dans les jours qui suivent le déclenchement de l’attaque, les artilleries allemandes et alliées vont se livrer un duel sans merci et pilonner la vallée de l’Aire et ses villages, Neuvilly-en-Argonne ne sera pas épargnée.

Eglise de Neuvilly-en-Argonne

Poste de secours américain dans l’église de Neuvilly-en-Argonne – Collection E.M.

D’abord lente, la progression des troupes franco-américaine s’accélèrent après la prise de certains points de résistance, comme Montfaucon-d’Argonne. Cette avancée massive des troupes combattantes vers le nord et les Ardennes, va obliger le commandement à revoir complètement son organisation de l’arrière et surtout à redéployer les unités d’intendances et médicales plus en avant. Fin octobre les infirmiers du 110th Infantry Regiment quittent Neuvilly-en-Argonne et Alfred Hayes décide d’emporter un souvenir de ce petit village Argonnais. Il empaquette dans son barda les restes d’un crucifix qu’il a trouvé qu’il a trouvé dans l’église avant de suivre ses camarades vers le nord. Après la guerre, il embarque pour les États-Unis avec ce petit fragment du mobilier religieux d’Argonne.

A la mort de l’ancien combattant, sa fille hérite du crucifix et le transmettra elle-même à sa fille, Patricia Carson. C’est ainsi que pendant près d’un siècle, la famille d’Alfred Hayes va conserver ce petit morceau du patrimoine Argonnais, mais à l’approche du Centenaire de la Grande Guerre, la descendante du Sammies a souhaité le restituer.

Avant d’être restitué, le crucifix a été examiné par Monsieur Janvier, conservateur des antiquités et objets d’art qui a conclut qu’il s’agissait initialement d’une croix d’autel en laiton probablement fondue au XVIIIème siècle.

Neuvilly-en-Argonne Croix - E.M.

Crucifix récupéré par Alfred Hayes dans l’église de Neuvilly-en-Argonne – Photographie E.M.

La croix sera finalement rendu à la commune de Neuvilly-en-Argonne lors d’une cérémonie le 23 juin 2013. Aujourd’hui elle est exposé dans une petite niche à droite de l’autel.

Coordonnées G.P.S. de l’église : N 49° 09′ 41,0 » – E 005° 03′ 34,4″

Venir en Argonne

Vous êtes de plus en plus nombreux à venir visiter l’Argonne et ses champs de bataille. Alors voici quelques adresses utiles pour préparer votre séjour touristique ou votre pèlerinage sur les traces d’un de vos aïeuls tombés durant la Grande Guerre.

Office de tourisme du Pays d’Argonne :

L’Office de Tourisme du Pays d’Argonne se trouve 6, Place de la République à Clermont-en-Argonne (face à la mairie). L’équipe sera heureuse de vous accueillir pour vous donner tous les renseignements sur les événements mémoriels qui auront lieu pendant votre séjour, alors n’hésitez pas à vous y rendre.

Office de Tourisme du Pays d’Argonne
6, Place de la République
55120 Clermont-en-Argonne
Tél.: 03 29 88 42 22

L’Office dispose également de deux sites internet, le premier est plutôt généraliste et vous permettra d’organiser votre séjour (hôtel, gîtes, chambres d’hôtes, restaurants, etc.) et de découvrir l’Argonne de Louis XVI à la Seconde Guerre Mondiale :

http://www.tourisme-argonne.fr/index.php

Le second est dédié à la Grande Guerre en Argonne :

tourisme-argonne-1418.fr

Association Les Amis de Vauquois :

L’association des Amis de Vauquois gère la Butte de Vauquois depuis 1985. Ses bénévoles assurent l’entretien, l’étude du réseau de souterrain de ce front particulier que vous pourrez visiter.

Association Les Amis de Vauquois
1 rue d’Orléans
55270 VAUQUOIS
Tél. : 03 29 80 73 15
amis.vauquois@wanadoo.fr
www.butte-vauquois.fr

American Cemetery Meuse-Argonne

Niché dans un vallon à la sortie de Romagne-sous-Montfaucon, ce cimetière américain regroupe les tombes 14246 soldats américains tombés au cours de la Grande Guerre durant l’offensive Meuse Argonne et sur d’autres fronts. Lors de votre visite, vous pouvez vous rendre au pavillon d’accueil qui se trouve sur le versant nord du cimetière pour y obtenir des informations sur les sites et monuments américains à visiter dans la région.

55150 Romagne-sous-Montfaucon
Tél. : 03 29 85 14 18
meuse-argonne@abmc.gov

Si vous avez besoin de plus d’informations, n’hésitez pas à contacter L’Argonne à l’heure 14:18 via :

Facebook
Mail

Un mort bien bavard

Si la signature de l’armistice du 11 novembre 1918, marque la fin des combats, il faudra plusieurs mois pour que l’Europe prenne conscience des pertes humaines et matérielles colossales qu’ont causées ces quatre années de guerre.

Dès la fin de 1918, la France commence à reconstruire ses villages, ses villes et les familles commencent le deuil de leurs proches tombés au champ d’honneur. Un peu partout des monuments et des cénotaphes sont érigés pour rappeler la mémoire d’un disparu ou l’héroïsme d’un groupe d’hommes. L’Argonne n’échappe à cette règle, lorsque le Comité Commémoratif d’Argonne, sous l’impulsion de sa présidente la Comtesse de Martimprey, inaugure le 30 juillet 1922, l’Ossuaire de la Haute Chevauchée. L’obélisque de pierre se dresse sur les lieux même où son mari, le Capitaine Jean de Martimprey, a disparu le 13 juillet 1915. Depuis ce monument regroupe dans sa crypte les ossements de tous les corps non identifiés, qui ont été retrouvés sur le champ de bataille Argonnais. Non loin de l’Ossuaire, dans le fond du ravin des Meurissons, une petite stèle au bord d’un sentier, rappelle le sacrifice d’un jeune officier du 46ème Régiment d’Infanterie.

Stèle Monnier - Mikaël EMBRY large

Stèle du Lieutenant Monnier au fond du ravin des Meurissons – Photographie E.M.

C’est le 8 juin 1891 que Pierre Alfred Rodolphe Frédéric Monnier voit le jour au 45 de la rue de Lisbonne dans le 8ème Arrondissement de Paris. Son père, Louis Nicolas Frédéric, était propriétaire et sa mère, Cécile Charlotte Thuret, ne travaillait pas. Le jeune homme descend d’une longue et grande lignée de militaires, parmi lesquels le Maréchal Molitor et le Maréchal Ney. Pierre Monnier est un élève brillant et après être passé sur les bancs de l’École des Roches à Verneuil-sur-Avre, il continue ses études en intégrant la Faculté de Droits de l’École des Hautes Études Commerciale de Paris.

Dans les années 1910, il est appelé pour son service militaire, qu’il n’a pas terminé lorsque la guerre éclate. Pierre Monnier est alors Sous-lieutenant au 46ème Régiment d’Infanterie. Le 6 août 1914, il quitte sa caserne de Fontainebleau avec les premiers contingents pour se diriger vers la frontière belge.

Lieutenant Monnier

Pierre Monnier en uniforme du 46° R.I.

D’abord engagé en Belgique, le régiment de la Tour d’Auvergne doit rapidement se replier vers le sud par la vallée de la Meuse. Il oblique ensuite vers l’ouest pour se battre aux portes de l’Argonne. Au cours des combats qui ont lieu dans les environs de Fossé, le Sous-Lieutenant est blessé d’une balle à l’épaule. Évacué vers Paris pour y être soigné, il continue cependant à écrire régulièrement à sa famille et plus particulièrement à sa mère dont il semble très proche.

Les lettres du Lieutenant Monnier – 1ère partie
Les lettres du Lieutenant Monnier – 2ème partie

Une fois soigné, Pierre Monnier rejoint son unité en Argonne avec le grade de Lieutenant. Depuis fin octobre 1914, le 46ème Régiment d’Infanterie combat dans la vallée de l’Aire où il tente de progresser vers Vauquois et sa Butte tant convoitée. Ce secteur est difficile et aux pertes causées par les obus et des balles, il faut ajouter les ravages des maladies, comme le rappelle cette note administrative.

« Le 8 novembre 1914,

Les III° et IV° Armées sont les plus frappées par la fièvre typhoïde. »

J.M.O. de la Direction Générale du Service de Santé du Groupe des Armées d’Opérations – 26 N 212 – S.H.D.

Courant novembre la 10ème Division d’Infanterie glisse vers l’ouest et le 46ème Régiment d’Infanterie occupe désormais des tranchées situées entre le plateau de Bolante et le ravin des Meurissons. Ces nouvelles positions sont sommaires et très mal organisées, ce qui oblige les hommes du jeune officier à effectuer des travaux alors qu’ils subissent les assauts répétés de l’ennemi.

 » Le 5 décembre,

Temps affreux ! Heureusement notre abri continue à résister. Hier nous avons été bombardés. Je voudrais pouvoir me promener librement dans cette belle forêt ! Mes hommes travaillent aux boyaux de communication, aux tranchées, et servent les mortiers. On ne peut guère se rendre compte de visu des résultats obtenus, car sitôt qu’on montre la tête on est salué abondamment et à des distances variant de 30 à 100 mètres les balles n’ont rien d’agréable à recevoir. Nos patrouilles produisent quelques résultats, mais pour faire vraiment bien dans ces bois, il faudrait des Hindous. Le bruit qu’on fait dans les feuilles mortes et les branches rend les surprises très difficiles. Sauf coup de veine, celui qui attaque est à peu près sûr d’échouer et de subir de grosses pertes. »

Lettres du Lieutenant Monnier – Jean des Vignes Rouges
argonne1418.com

Pour les défenseurs de l’Argonne c’est le premier Noël loin des leurs et après cinq mois de combat, ils commencent avoir le mal du pays. Le Lieutenant Monnier profite de la fin de l’année 1914 pour écrire à sa mère.

« 1er janvier 1915,

Maman chérie,

Nous voici en 1915 ! Que nous réserve cette nouvelle année à tous les points de vue. Ce nouveau jour s’est levé comme les autres, dans l’humidité et dans la boue, et rien d’anormal n’est venu inaugurer l’année. Je ne sais s’il en est de même pour vous, mais il me semble que nous sommes dans une autre vie. Ce qui s’est passé avant le mois d’octobre est tellement différent, tellement étranger à ce qui nous entoure à présent qu’on croit l’avoir rêvé. On s’étonne de pouvoir comprendre certains mots, de réaliser certains actes qui ne correspondent plus à rien pour nous. L’humanité qui nous entoure est terre à terre (sans jeu de mots). On pense à manger, à dormir, à être autant que possible au chaud et au sec, à ne pas recevoir de mauvais coups mais à en donner à ceux qui sont devant nous. Ce n’est plus de la vie, c’est de l’animalité, où l’instinct irréfléchi a remplacé l’intelligence. Alors on est tout surpris quand, la conversation ayant dévié sur un mot, on se trouve avoir discuté pendant une heure, art, musique ou philosophie. Et puis, brusquement on retombe dans l’âge de pierre. »

Lettres du Lieutenant Monnier – Jean des Vignes Rouges
argonne1418.com

Malgré la fin d’année, les esprits ne sont pas à la fête dans les tranchées ! Les hommes sont constamment sur leur garde, à tout moment une mine peut emporter leur tranchée et les bombardements quasi quotidiens entretiennent un état de stress permanent.

Le 7 janvier 1915 vers 8h45, l’ennemi fait jouer une mine sous les tranchées du 46ème Régiment d’Infanterie et profite de la cohue causée par l’explosion pour lancer son assaut. Rapidement c’est toute la Haute Chevauchée qui s’embrase et malgré une résistance acharnée, les soldats de la Tour d’Auvergne ne parviennent pas à repousser les allemands qui pénètrent dans les positions du 1er Bataillon. Tout redevient calme à la fin de la journée et le Lieutenant Monnier en profite pour écrire à sa mère.

« 7 janvier au soir,

Chère Maman,

Nous avons été attaqués ce matin très violemment vers 8 heures 1/2, c’est ce qui m’a empêché de t’écrire. Les Boches ont fait sauter une de nos tranchées ; heureusement, les hommes ont très bien tenu, et se sont repliés dans la deuxième ligne à 10 mètres en arrière. L’affaire a été très chaude et nous a coûté cher. Nous avons 3 officiers blessés sans compter notre divisionnaire le général G.* qui a reçu une balle dans l’épaule. Blessure légère, heureusement. Les Allemands ont, de leur côté, perdu beaucoup de monde, et j’ai vu passer quelques prisonniers. J’ai été très occupé naturellement. Il a toujours fait un temps affreux, et pour comble de guigne une inondation s’est produite dans mon gourbi où j’ai maintenant 20 centimètres d’eau; ma paille est trempée.

Au revoir ma chère Maman. J’espère que la journée de demain sera plus tranquille.
Mille bons baisers,

Ton Pierre. »

Lettres du Lieutenant Monnier – Jean des Vignes Rouges
argonne1418.com

 * N.D.A. : Le Général Gouraud effectuait une reconnaissance dans ce secteur. Blessé par balle à l’épaule, il refusera l’évacuation et conservera son commandement.

L’affaire aurait pu en rester là, mais c’était sans compter sur l’acharnement des Allemands qui souhaitent percer le front d’Argonne pour rejoindre leurs camarades du Saillant de Saint-Mihiel et ainsi encercler Verdun. Le lendemain, les artilleurs ennemis déclenchent leur feu vers 8h00 et pilonnent sans relâche les tranchées du secteur de la Haute Chevauché. Une heure plus tard, la préparation cesse et l’infanterie allemande entre en action et parvient à progresser rapidement. Pour le 46ème Régiment d’Infanterie la situation devient très délicate, les pertes s’accumulent et la grande majorité des officiers du régiment ont été tués ou blessés. Plusieurs autres régiments arrivent en renfort, dont les hommes de Garibaldi, mais les soldats de la Tour d’Auvergne ne veulent pas céder et la résistance s’organise.

« C’est alors que l’on vit cet acte sublime qui ne sera jamais enregistré dans l’Histoire, mais que les survivants pourront justifier : les blessés refusant d’abandonner leurs camarades en continuant le coup de feu.

Ils s’organisent dans leur trou. Après un pansement sommaire, les blessés, accroupis, chargeaient leurs propres armes et celles des morts, puis les repassaient sans répit aux défenseurs.

Il était temps, car les fusils de ceux-ci commençaient à chauffer. Ce geste de fraternité devant la mort contribua beaucoup à sauver la situation. Ce feu nourri et sans à coup pouvait laisser croire à une quantité d’hommes beaucoup plus forte.

Malheureusement, les cartouchières des vivants et des morts seront bientôt vides de leur contenu et ces mots :

« Plus de cartouches !… » Courent lugubrement sur toute la ligne comme un glas avertisseur de l’irréparable.

Le Capitaine Courtès envoie trois ou quatre hommes jusqu’à l’abri à munitions où nous nous croyions encore en sûreté quelques heures auparavant.

Si les Allemands profitent de ce moment pour se ressaisir, c’en est fait du sort de ces braves. »

L’épopée Garibaldienne – H.J. Hardouin
Sergent du 46ème R.I. – Éditions R. Debresse – 1939

Cette journée de combat a pratiquement anéanti le 46ème Régiment d’Infanterie, qui est réduit à un petit groupe commandés par le Capitaine Courtès, l’officier le plus gradé en état de combattre..

« 8 janvier 1915 :

A la fin de la journée, le 46° R.I est réduit à la 11° Compagnie et à quelques éléments épars qui porte le total de l’effectif prenant part à l’action à 136 hommes. »

J.M.O. du 46ème R.I. – 26 N 6361 – S.H.D.

Les combats vont encore durer une journée pour les survivants du 46ème Régiment d’Infanterie, qui seront finalement relevés le 9 janvier dans la nuit. Arrivée dans les abris de Pierre Croisée, les hommes peuvent enfin prendre un peu de repos et constater l’ampleur des pertes.

« 9 janvier 1915 :

Les pertes pendant ces trois jours de combat sont de 1600 environ tués, blessés ou disparus. »

J.M.O. du 46ème R.I. – 26 N 6361 – S.H.D.

Dans sa lettre du 7 janvier 1915, Pierre Monnier adressait un « au revoir » à sa « chère Maman ». Celui-ci semble être prémonitoire, puisque le jeune officier fait partie des nombreux gradés du 46ème Régiment d’Infanterie tués au cours de ces trois jours de combats.

« État des pertes du 46ème Régiment d’Infanterie :

7 janvier 1915 :

Lieutenant Schoell, tué. Capitaine Cuvillier, Fleury, Sous-Lieutenant Latapie blessés.

8 janvier 1915 :

Tués : Commandant Darc, Capitaine Demeunynek, Lieutenant Monnier.

Blessés : Lieutenant-Colonel Roller, Médecin Major de 1° Classe Gerboux, Lieutenant Colin, Lieutenant Visconti, Lieutenant Rabate (doit être prisonnier), Commandant Peyronnet.

Disparus : Commandant Guinard, Capitaine Faucher, Capitaine Tortochat, Capitaine Salmon, Lieutenant Caze, Sous-Lieutenant Terral, Sous-Lieutenant Cretenet, Sous-Lieutenant Hardillier, Sous-Lieutenant Talabat, Sous-Lieutenant Martin, Sous-Lieutenant Lonbens, Sous-Lieutenant Girois, Sous-Lieutenant Geran. »

J.M.O. du 46ème R.I. – 26 N 6361 – S.H.D.

La ténacité des soldats du 46ème Régiment d’Infanterie pendant cette attaque allemande, prouve qu’ils sont bien les dignes héritiers du Capitaine Théophile-Malo de La Tour d’Auvergne-Corret et de ses dernières paroles lors de la bataille de Hohenlinden en 1800.

« Je meurs content, j’ai toujours rêvé de finir ainsi ma carrière. »

Le Lieutenant Monnier sera d’abord inhumé au Claon avant que son corps ne soit transféré vers un autre cimetière après la guerre.

Première fiche « Mort pour la France » du Lieutenant Monnier
Seconde fiche « Mort pour la France » du Lieutenant Monnier

Déjà cité à l’ordre de la IIIème Armée en août 1914, le jeune officier l’est de nouveau par le 46ème Régiment d’Infanterie en janvier 1915 et enfin par la IVème Armée en août 1915. Ces trois citations lui ont valu d’être décoré de la Croix de Guerre 1914-1918 à titre posthume et plus tard d’être élevé au rang de Chevalier de la Légion d’Honneur. Il sera également inscrit dans le Livre d’Or de la Faculté de Droits de Paris et dans celui de l’École des Roches.

« Prit une part glorieuse aux combats sous Verdun. Gravement blessé au cours d’une charge à la baïonnette, ne consentit à quitter le combat qu’après la réussite de cette attaque. Revenu sur le front à peine guéri, se distingua de nouveau le 8 janvier 1915, fut atteint d’une balle au cœur, en défendant héroïquement le P.C. de son Colonel blessé. »

« Officier rempli d’allant et de bravoure. Le 8 janvier 1915, au cours d’une attaque allemande qui était parvenue jusqu’au poste de commandement de son Colonel, s’est élancé sur l’assaillant à la tête de quelques braves; est tombé glorieusement au cours de l’action. A été cité. »

Citations du Lieutenant Monnier

L’histoire de ce jeune officier aurait pu s’arrêter après son décès, mais il fera à nouveau parler de lui peu après la guerre,

Haute Chevauchée - Monnier plan court

Stèle en mémoire du Lieutenant Monnier – Photographie E.M.

En 1920, sa mère Cécile Monnier publie un livre intitulé « Je suis vivant : lettres de Pierre, soldat de France, soldat du Christ », dans lequel elle affirme avoir retranscrit des messages que le jeune militaire lui aurait envoyé par psychographie. La première communication aurait eu lieu le 5 août 1918, soit plus de trois ans après le décès du jeune officier et elles s’arrêteront le 19 janvier 1937. Au cours de cette période, Cécile Monnier publiera plusieurs livres regroupant les idées théologiques transmises par son fils.

Un Caporal au patronyme célèbre

Le 1° août 1914, la France décrète la mobilisation générale et en un peu plus de dix jours, ce sont près de trois millions d’hommes qui vont rejoindre les casernes. Une fois les régiments formés, ils se dirigent vers les frontières belges et allemandes. Les premières victoires en Lorraine rassurent le haut commandement français, qui croit toujours à une guerre rapide à l’issue favorable. Très vite les choses changent et les défaites s’accumulent un peu partout sur le front, obligeant les armées à battre en retraite. L’ennemi de toujours, l’allemand, pénètre sur le territoire national et repousse les forces tricolores vers le sud et Paris.

Ce repli massif va ébranler le moral des troupes et dans les colonnes, les soldats commencent à s’insurger contre ceux âge de combattre et qui sont encore à l’arrière. Le phénomène va s’aggraver avec l’enlisement du conflit et la stabilisation du front, les soldats ne tardent pas à parler de « planqués » pour désigner ces nantis, ces notables ou ces aristocrates qui profitent de leurs relations pour ne pas aller au feu ou pour occuper des postes dans des unités non combattantes ou des états-majors loin à l’arrière. Cette haine des planqués va conduire les Poilus à dénigrer un corps militaire en particulier, la prévôté. Bon nombre d’entre eux pensent que les gendarmes sont tout juste bon à placarder des affiches, à chasser les déserteurs ou à leur causer des problèmes. En réalité beaucoup de prévôtaux se ont quitté leurs fonctions, au début de la Grande Guerre pour rejoindre des unités combattantes et la Gendarmerie, comme les autres corps militaires, subira de lourdes pertes.

Malgré ces quelques cas et les rumeurs qui ont circulé dans les tranchées, comment oublier le sacrifice du Lieutenant Robert de Courson de la Villeneuve ou celui du Soldat Collignon. Le premier était haut fonctionnaire et le second appartenait à une vieille famille noble et pourtant tous les deux ont été tués au cours des premiers mois de guerre en Argonne. Ces cas se trouvent sur toute la ligne de front et prouvent l’engagement massif des français et ce quelque soit leur classe sociale.

En quittant Vienne-le-Château en direction de Servon-Melzicourt, un alignement de trois cénotaphes se dessine le long de la route départementale n°266. Ils honorent la mémoire de trois sous-officiers et d’un Caporal. Le premier est dédié à Marcel Paul Etienne Karcher, Sergent du 3° Régiment du Génie, tué le 5 janvier 1915. Le dernier est quant à lui consacré à deux hommes du 91° Régiment d’Infanterie, le Sergent Philippe Gustave Victor Joseph Jacquemard et le Sergent Major Maurice Vital Coucke. Ils sont tombés ensemble le 28 septembre 1914 dans les combats autour de Servon.

Citroën plan large - E.M.

Deux cénotaphes au bord de la R.D. 266

La dernière stèle porte cette inscription :

Pieux souvenir
A la
mémoire
de
BERNARD CITROEN
Caporal
Au 51 Régiment d’Infanterie
Tué à l’ennemi
Dans ce voisinage
Le 9 octobre 1914
A l’age de 39 ans

Citroën plan serré - E.M.

Stèle en mémoire du Caporal Bernard Citroën

Coordonnée G.P.S. : N 49° 12′ 16,9″ – E 004° 53′ 03,4″

Fils du diamantaire néerlandais Lévie Citroën, immigré en France en 1873 et de Masza Kleinmann, une polonaise originaire de Varsovie, Bernard voit le jour le 21 juillet 1875 à Paris. Avec ses deux frères cadets, Hugues et André, il vit paisiblement dans le 9° Arrondissement de Paris. Le 16 septembre 1884, son père se suicide après avoir fait un mauvais investissement financier et c’est son épouse, Masza, qui reprend l’affaire familiale et assure la survie de la fratrie Citroën. Au cours de leur enfance, Bernard et André deviennent très proches, même le premier se passionne pour les arts et la musique et le second se tourne plutôt vers les sciences et l’ingénierie.

En octobre 1898, André entre à l’École Polytechnique et deux ans plus tard, au cours de vacances dans sa famille polonaise, il découvre un système engrenage innovant. Il décide alors d’en racheter la licence de fabrication aux russes, mais ce n’est qu’après avoir terminé sa dernière année d’étude et les deux ans de service militaire obligatoire, qu’il peut enfin commencer sa carrière d’industriel en travaillant sur les engrenages à chevrons. Pendant ce temps, Bernard fréquente les soirées mondaines et les milieux artistiques parisiens.

André Citroën

André Citroën en tenue d’élève de l’École Polytechnique

Les deux frères finissent par s’installer ensemble dans un appartement au 21, Rue d’Aumale à Paris et André convint son aîné de travailler avec lui dans l’industrie. En 1904, ils déposent un brevet sur le perfectionnement des montages et fermetures des vêtements de fourrure, mais le monde industriel n’est pas fait pour Bernard, qui va rapidement revenir à sa première passion. Il ouvrira, un peu avant la guerre, le Sans-Souci, un « thé dancing » dans la Rue de Caumartin à Paris.

Le 1° août 1914, Hugues, André et Bernard sont mobilisés et bien qu’ayant des racines néerlandaises, ils sont honorés de pouvoir défendre la France. Les deux cadets intègrent la même unité d’artillerie, mais Bernard est réformé à cause de son asthme. Il décide malgré tout de s’engager volontairement et il rejoint finalement le 51° Régiment d’Infanterie avec le grade de Caporal. Le hasard a voulu que les trois Citroën se retrouvent réunis au sein de la IV° Armée du Général Langle de Cary.

D’abord engagé dans les Ardennes belges, 51° Régiment d’Infanterie finit par se replier vers le Nord Meusien et continue sa retraite jusqu’à Possesse. Après la première bataille de la Marne, le régiment repousse les allemands jusqu’à la ligne Vienne-le-Château – Servon-Melzicourt et pendant plusieurs semaines, Bernard va se battre en Argonne.

Le 5 octobre 1914, une partie des soldats du 51° Régiment d’Infanterie se trouvent au Rond Champ, à la Placardelle, à la Renarde et à la Seigneurie pendant que d’autres organisent des tranchées dans le secteur. L’unité quitte ses cantonnements le lendemain, vers 20h00, pour relever le 91° Régiment d’Infanterie. Le 3° Bataillon se place en réserve à Vienne-le-Château et les 1° et le 2° Bataillons profitent de la nuit pour se déployer entre la Côte 176 et la route de Servon. Le 7 octobre les soldats sont occupés à améliorer leurs positions lorsqu’en fin d’après-midi l’infanterie ennemies déclenchent son assaut. Repoussés, ils recommencent le lendemain et blesse mortellement un officier du régiment, mais sans parvenir à pénétrer dans les tranchées françaises.

Le 9 octobre 1914, les hommes du 51° Régiment d’Infanterie continuent leurs travaux et subissent des jets de pétards et de grenades dans la journée. Le Caporal Bernard Citroën est tué au cours de cette journée.

Fiche  » Mort pour la France « 

Après son décès, Bernard sera décoré de la Médaille Militaire et de la Croix de Guerre avec palme, grâce à une citation à l’ordre de la IV° Armée :

« Citroën Bernard, Caporal au 51ème d’Infanterie, Engagé pour la durée de la guerre à l’âge de 39 ans, quoique réformé antérieurement, a demandé à venir sur le front dans un régiment actif. S’est toujours fait remarquer par son entrain, son dévouement et sa bravoure. A été tué le 9 octobre 1914 en allant porter secours à un de ses hommes blessé en avant des tranchées. »

André est informé du décès de Bernard le 15 octobre 1914 et il fera érigé cette stèle après la guerre.

Deux frères réunis dans la mort

A la fin de la Grande Guerre, les Américains sont venus en Argonne pour participer à l’offensive franco-américaine Meuse-Argonne. Celle-ci devait permettre de percer les lignes allemandes et de relancer la guerre de mouvement.

Les États-Unis basculent officiellement dans le conflit, le 6 avril 1917 lorsque le Président Wilson déclare la guerre à l’Allemagne. Malgré cette décision tardive, des Américains prenaient déjà part aux combats en Europe. Ils s’étaient engagés volontairement dans les rangs de la Légion Étrangère ou au sein de l’Escadrille Lafayette pour se battre aux côtés des Français et des Anglais.

Le pays dispose bien du Corps des Marines, mais celui-ci ne compte que quelques milliers d’hommes qui ne seront pas suffisant. Une grande campagne d’enrôlement est alors lancé à travers les États-Unis pour recruter un maximum d’hommes souhaitant se battre. Les 7500 premiers Sammies débarquent en France le 12 novembre 1917, mais ils ne sont pas formés. Ils sont d’abord envoyé dans des camps d’entraînement où des militaires français et anglais leurs apprennent le métier de soldats. Avec cette arrivée massive de soldats américains sur le sol européen, certains membres d’une même famille se retrouvent.

Soldats Américains en Argonne - E.M.

Groupe de Soldats Américains en Argonne – Collection E.M.

Le jeune Coleman Tileston Clark quitte sa ville natale de Yonkers dans l’état de New-York pour rejoindre l’Europe. Il débarque à Bordeaux le 9 mai 1916 et il arrive à Paris deux jours plus tard pour s’engager volontairement dans la Légion Étrangère. Il participe aux combats de Verdun et du Bois le Prêtre avant de rejoindre Marseille avec son régiment le 15 octobre 1916. Six jours plus tard, il embarque pour Salonique où il combattra jusqu’en août 1917. De retour en France, l’armée lui propose de rejoindre les unités américaines, mais il choisit de continuer au sein de la Légion Étrangère. Le 27 septembre 1917, il entre à l’École d’Artillerie de Fontainebleau où il suit quatre mois de cours. A sa sortie, il est nommé Aspirant et il rejoint, le 14 février 1918, le 28° Régiment d’Artillerie de Campagne sur le front de l’Aisne. Le 28 mai, l’Aspirant Clark est grièvement blessé alors qu’il se trouve dans le secteur de Juvigny. Il est évacué sur l’Hôpital d’Évacuation 51 B d’Ambleny où il décède le lendemain des suites de ses blessures.

Voici la fiche « Mort pour la France de Coleman Tileston Clark

Le frère de l’Aspirant Coleman Clark, s’est également battu en Europe pendant la Grande Guerre. Salter Clark s’est engagé dans l’armée américaine au début de l’année 1918. En mai 1918, il quitte New-York et après un passage par Liverpool, il débarque en France le 2 juin. Pendant deux mois et demi, il stationne avec d’autres Sammies dans un camp du Pas-de-Calais, où il est entraîné par des militaires britanniques. Début septembre 1918, Salter et ses camarades du 311° Infantry Regiment sont équipés pour partir au combat. Ils rejoignent le front et combattent dans le secteur du saillant de Saint-Mihiel. Depuis octobre 1918, l’unité est dirigée vers l’Argonne pour participer aux combats autour de Grandpré. Le 19 octobre, le 311° Infantry Regiment attaque la ferme des Grêves et Salter est tué au cours de ces combats.

Salter Clark ne dispose pas de fiche de décès au Service Historique de la Défense, puisqu’il est mort au sein des armées américaines.

Vue générale de l'American Cemetery - E.M.

L’American Cemetery Meuse-Argonne peu de temps après sa création – Collection E.M.

Après la guerre, les corps des deux frères seront transférés à l’American Cemetery Meuse-Argonne de Romagne-sous-Montfaucon, où ils reposent toujours côte à côte dans le carré G à la rangée 1.

Coordonnées G.P.S. : N 49° 19′ 55,4″ – E 005° 05′ 35,6″

Frères Clarck gros plan - E.M.

Tombe des deux frères Clark – American Cemetery Meuse-Argonne – Photographie E.M.

La famille Clark rendra hommage à ses combattants en 1919, en publiant un livre. Ecrit par Salter Storrs Clark et Caroline G. Clarken vous pouvez le découvrir (attention livre en anglais) ici.

L’Argonne à l’heure 14:18 tiens à remercier Monsieur J. MARIE, Président du Comité du Souvenir Français du canton de Dun-sur-Meuse pour avoir partagé ses informations sur les frères Clark. Signalons également que Monsieur MARIE est toujours à la recherche de la descendance des deux frères Clark.

L’Arbre Sanglant

De nos jours, l’Argonne est surtout connue pour être une vaste massif forestier traversé par trois rivières, l’Aisne à l’Ouest, l’Aire à l’Est et la Biesme en son centre.

 Au début de la Grande Guerre, la forêt n’étant pas propice aux manœuvres de la guerre de mouvement, les armées françaises et allemandes vont soigneusement contournées le massif par les vallées de l’Aisne et de l’Aire. Fin septembre 1914, avec la stabilisation du front, elles vont rapidement devoir effectuer la liaison avec les unités défendant la plaine de Champagne, en traversant les bois et les ravins. C’est ainsi que pendant les quatre ans, les soldats se battront en plein cœur d’une région accidentée et humide.

Vienne avant guerre

Vienne-le-Château avant la guerre – Collection E.M.

Au fil des mois, les obus français et allemands vont décimer la forêt, mais les premiers combats ont lieux au beau milieu des arbres. Les combattants manœuvrant déjà sur un terrain difficile, sont en plus confrontés à des problèmes d’orientation. Dans de telles conditions, comment savoir où se trouve l’ennemi? Cette végétation perturbe également les artilleurs, dont les projectiles doivent d’abord traverser la canopée avant d’atteindre le sol,  rendant quasiment impossible le réglage précis des pièces. Pour espérer toucher leurs cibles, ils multiplient les tirs, mais parfois l’un d’eux rebondit à la cime d’un arbre avant de s’écraser au sol.

Le 11 décembre 1914, le 128° Régiment d’Infanterie, qui est cantonné à Moiremont (1° et 3° Bataillons) et à Chaudefontaine (2° Bataillon) depuis le 9, reçoit l’ordre de relever le 72° Régiment d’Infanterie au Nord de Vienne-le-Château. Pour rejoindre ses positions combats, la 6° Compagnie traverse le parc de l’ancienne Hostellerie d’Argonne, mais en arrivant à proximité du bâtiment :

« Un obus de 105 est tombé sur la 6° Compagnie, formée en colonne de compagnie, à Vienne-le-Château, près du coteau de Saint-Thomas. Il nous tue 1 Adjudant, 18 soldats, en blesse 44. Le Lieutenant BOUCLE est blessé d’un éclat. »


Extrait du Journal des Marches et Opérations du 128° Régiment d’Infanterie

Service Historique de la Défense – 26 N 686/6

Hostellerie Argonne

Cagnas français dans le parc de l’Hostellerie d’Argonne – Collection E.M.

Les corps déchiquetés des soldats Samariens sont projetés dans un arbre du parc. Ce Tulipier de Virginie (ou du Japon selon les sources) est depuis lors surnommé l’Arbre Sanglant.

 Coordonnées G.P.S. : N 49° 11′ 28,8″ – E 004° 53′ 06,8″

Vienne-le-Château blog

L’Arbre Sanglant aujourd’hui – Photographie E.M.