Deux frères réunis dans la mort

A la fin de la Grande Guerre, les Américains sont venus en Argonne pour participer à l’offensive franco-américaine Meuse-Argonne. Celle-ci devait permettre de percer les lignes allemandes et de relancer la guerre de mouvement.

Les États-Unis basculent officiellement dans le conflit, le 6 avril 1917 lorsque le Président Wilson déclare la guerre à l’Allemagne. Malgré cette décision tardive, des Américains prenaient déjà part aux combats en Europe. Ils s’étaient engagés volontairement dans les rangs de la Légion Étrangère ou au sein de l’Escadrille Lafayette pour se battre aux côtés des Français et des Anglais.

Le pays dispose bien du Corps des Marines, mais celui-ci ne compte que quelques milliers d’hommes qui ne seront pas suffisant. Une grande campagne d’enrôlement est alors lancé à travers les États-Unis pour recruter un maximum d’hommes souhaitant se battre. Les 7500 premiers Sammies débarquent en France le 12 novembre 1917, mais ils ne sont pas formés. Ils sont d’abord envoyé dans des camps d’entraînement où des militaires français et anglais leurs apprennent le métier de soldats. Avec cette arrivée massive de soldats américains sur le sol européen, certains membres d’une même famille se retrouvent.

Soldats Américains en Argonne - E.M.

Groupe de Soldats Américains en Argonne – Collection E.M.

Le jeune Coleman Tileston Clark quitte sa ville natale de Yonkers dans l’état de New-York pour rejoindre l’Europe. Il débarque à Bordeaux le 9 mai 1916 et il arrive à Paris deux jours plus tard pour s’engager volontairement dans la Légion Étrangère. Il participe aux combats de Verdun et du Bois le Prêtre avant de rejoindre Marseille avec son régiment le 15 octobre 1916. Six jours plus tard, il embarque pour Salonique où il combattra jusqu’en août 1917. De retour en France, l’armée lui propose de rejoindre les unités américaines, mais il choisit de continuer au sein de la Légion Étrangère. Le 27 septembre 1917, il entre à l’École d’Artillerie de Fontainebleau où il suit quatre mois de cours. A sa sortie, il est nommé Aspirant et il rejoint, le 14 février 1918, le 28° Régiment d’Artillerie de Campagne sur le front de l’Aisne. Le 28 mai, l’Aspirant Clark est grièvement blessé alors qu’il se trouve dans le secteur de Juvigny. Il est évacué sur l’Hôpital d’Évacuation 51 B d’Ambleny où il décède le lendemain des suites de ses blessures.

Voici la fiche « Mort pour la France de Coleman Tileston Clark

Le frère de l’Aspirant Coleman Clark, s’est également battu en Europe pendant la Grande Guerre. Salter Clark s’est engagé dans l’armée américaine au début de l’année 1918. En mai 1918, il quitte New-York et après un passage par Liverpool, il débarque en France le 2 juin. Pendant deux mois et demi, il stationne avec d’autres Sammies dans un camp du Pas-de-Calais, où il est entraîné par des militaires britanniques. Début septembre 1918, Salter et ses camarades du 311° Infantry Regiment sont équipés pour partir au combat. Ils rejoignent le front et combattent dans le secteur du saillant de Saint-Mihiel. Depuis octobre 1918, l’unité est dirigée vers l’Argonne pour participer aux combats autour de Grandpré. Le 19 octobre, le 311° Infantry Regiment attaque la ferme des Grêves et Salter est tué au cours de ces combats.

Salter Clark ne dispose pas de fiche de décès au Service Historique de la Défense, puisqu’il est mort au sein des armées américaines.

Vue générale de l'American Cemetery - E.M.

L’American Cemetery Meuse-Argonne peu de temps après sa création – Collection E.M.

Après la guerre, les corps des deux frères seront transférés à l’American Cemetery Meuse-Argonne de Romagne-sous-Montfaucon, où ils reposent toujours côte à côte dans le carré G à la rangée 1.

Coordonnées G.P.S. : N 49° 19′ 55,4″ – E 005° 05′ 35,6″

Frères Clarck gros plan - E.M.

Tombe des deux frères Clark – American Cemetery Meuse-Argonne – Photographie E.M.

La famille Clark rendra hommage à ses combattants en 1919, en publiant un livre. Ecrit par Salter Storrs Clark et Caroline G. Clarken vous pouvez le découvrir (attention livre en anglais) ici.

L’Argonne à l’heure 14:18 tiens à remercier Monsieur J. MARIE, Président du Comité du Souvenir Français du canton de Dun-sur-Meuse pour avoir partagé ses informations sur les frères Clark. Signalons également que Monsieur MARIE est toujours à la recherche de la descendance des deux frères Clark.

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L’anniversaire du plus vieil officier allemand à Cornay

Parmi les dizaines de milliers d’hommes qui ont combattu en Argonne, un officier allemand fut sans doute le plus vieil engagé volontaire de la Grande Guerre. Découvrons son histoire…

Né le 19 janvier 1836 à Postdam en Allemagne, le Comte Gottlieb Ferdinand Albert Alexis von Haeseler est déjà un homme âgé lorsque la Grande Guerre éclate. Il suit des cours à la Ritterakademie du Brandenburg, au Pädagogium de Halle et enfin au Kadettenkorp avant de devenir Sous-Lieutenant dans l’armée prussienne en 1853. Au cours de sa carrière militaire, il participe aux guerres dano-prussienne de 1864 et austro-prussienne de 1866. En 1870, pendant le conflit qui oppose la France et la Prusse, il est blessé aux côtes alors qui dirige le 15° Husarenregiment dans la région d’Orléans. L’année suivante le Comte Haeseler est promu au grade d’Oberquartiermeister ce qui équivaut à Général dans l’armée allemande qui occupe l’Alsace et la Moselle. Commandant du 11° Ulanenregiment de 1873 à 1879, avant de prendre la tête du département d’histoire militaire de l’état-major la même année. En 1880, il est nommé à la tête de la 12° Kavalleriebrigade et devient un an plus tard Generalmajor. En 1883, il dirige la 31° Kavalleriebrigade et se voit promu Generalleutnant en 1886. Il commandera successivement la 20° et la 6° Division de l’armée impériale puis sera nommé General der Kavallerie, l’équivalent de Général de Corps d’Armée en France, en 1890.

Haeseler (1)

Portrait du Feldmarschall Haeseler – Collection M. EMBRY

Avec ses nouveaux galons, il prend le commandement du XVI° Korps de Metz et quitte l’Allemagne pour s’installer à Plappeville, un village mosellan. Le Comte Haeseler finit sa carrière à Metz et quitte le service actif en 1903 avec le grade de Generaloberst. Il intègre alors la « Preußisches Herrenhaus » (Chambre des pairs prussiens) avant d’être promu Generalfeldmarschall, le grade le plus élevé de la hiérarchie militaire allemande.

Le 1er août 1914, l’empire allemand mobilise ses armées pour préparer la guerre à venir, mais le Haeseler n’est pas concerné puisqu’il a soixante-dix-huit ans. Étant encore en bonne forme physique et intellectuelle, il décide d’écrire à l’empereur pour lui demander un commandement. Son offre est décliné, mais le vieux Général insiste pour avoir une audience auprès du souverain. Le Grand Quartier Général lui annonce que Guillaume II est trop occupé pour le recevoir. Entre temps, Haeseler est invité à suivre les opérations du XVI° Korps sur le front. Il accepte ce rôle de spectateur et rejoint le Quartier Général du XVI° Korps à Florange le 19 août 1914.
Le XVI° Korps franchit la Meuse à Liny le 3 septembre 1914 et dans le courant de la journée, la 34° Division arrive à hauteur du village de Nantillois qui est encore occupé par les Français. Haeseler prend alors deux chevaux et décide de se rendre sur place avec son ordonnance. En arrivant ils capturent un soldat ennemi que le Feldmarschall interroge avant de l’envoyer à l’arrière.
Dans les jours qui suivent le XVI° Korps continue sa route vers le sud et atteint la ligne Neuville-en-Verdunois – Heippes, dans la nuit du 9 au 10 septembre 1914. Au matin, Haeseler et le commandant du Korps, le Général von Mudra, se rendent ensemble sur la ligne de front pour inspecter les troupes du secteur de Heippes, mais rapidement la situation va changer. En effet, le haut commandement français vient de déclencher la Bataille de la Marne. Pendant plus d’une journée, le XVI° Korps va défendre ses positions. Le 11 septembre, l’ordre de repli arrive et le Korps tout entier prend la direction du nord pour s’installer finalement le 15 septembre sur une ligne allant de Montfaucon-d’Argonne à Gercourt.
Le 24 septembre, les troupes de von Mudra s’empare de Vauquois, mais peu à peu le front se stabilise. Le Comte Haeseler comprend que la guerre de position pourrais avoir de funestes conséquences pour l’Allemagne. Il va même jusqu’à dire le 29 septembre à son ordonnance :

« Il est devenu évident pour moi que nous devons chercher à sortir de la guerre maintenant. »

Dans les jours suivants, il se rend régulièrement sur le front pour parler aux officiers et à la troupe. Il a pris l’habitude de se rendre aux tranchées à cheval et devient ainsi une cible de choix pour les artilleurs français qui ne manquent pas de bombarder les secteurs où ce cavalier solitaire est aperçu. Les troupes commencent à se plaindre et le Général von Mudra intervient en demandant à Haeseler d’éviter de se rendre sur les lignes de combat à cheval. Le vieil officier se vexe et va pendant un temps parcourir les positions du Korps voisin. Haeseler reste attaché à son Korps et il reprend rapidement ses visites à cheval et les plaintes recommencent.
Fin 1914, l’armée allemande réorganise son front et le XVI° Korps glisse en Argonne. Haeseler n’aime pas du tout ce secteur et la guerre qu’on y pratique et qu’il appelle « guerre des trous ». Il se plaint de voir des officiers qui passent plus de temps au téléphone qu’à cheval. L’état-major du Koprs s’installe à Apremont où Haeseler occupe une petite maison. Cette commune se trouvant non loin des lignes de combat, elle est régulièrement prise pour cible par l’artillerie et les officiers commandant le XVI° Korps déménagent à Cornay.
Cette nouvelle vie n’est pas faite pour le vieux Général qui continue à rendre visite aux troupes et en profite pour aller voir l’hôpital et les nouveaux cimetières militaires du secteur. Avec l’hiver les chemins menant au front deviennent impraticables, ce qui contraint Haeseler à limiter ses déplacements vers le front et il passe désormais le plus clair de son temps dans sa chambre. Après avoir passé Noël 1914 seul, le Feldmarschall est convié au château de Cornay pour y fêter son anniversaire. La demeure est alors pavoisée de filets verts et un grand « 79 » est installé au dessus de la porte. Vers midi, le Général von Mudra remet à son prédécesseur le cadeau fait son état-major avant que les convives ne dégustent un repas spécial.

Coordonnées G.P.S. du Château : N 49° 18′ 12,0″ – E 004° 56′ 58,8″

Haeseler (2)

Le Feldmarschall Haeseler à l’entrée du presbytère de Cornay lors de son anniversaire – Collection M. EMBRY

Dans les premiers mois de 1915, la santé du vieux Général s’aggrave et le village de Cornay est devenu la cible régulière des canons français. Cette situation oblige l’état-major du XVI° Korps à aller s’installer à Buzancy où se trouve le château de la famille Chanzy, un des adversaires de Haeseler durant la guerre franco-prussienne de 1870-71.
Avant de fêter son quatre-vingtième anniversaire, le Feldmarschall fait une mauvaise chute dans sa chambre et se plaint de douleur à la poitrine. Peu de temps après, il développe des problèmes cardiaques qui l’obligent à retourner dans sa propriété de Harnecop en Allemagne. Il revient sur le front après quelques semaines de convalescence. Il restera dans l’état-major du XVI° Korps, jusqu’à la moitié de l’année 1916 et sera finalement évacué après s’être brisé les deux poignets.

Le Comte Haeseler suivra la fin du conflit depuis son domaine de Harnecop en Allemagne où il décédera le 25 octobre 1919.